Musées, tourisme culturel et développement économique

Les actes de la première journée de réflexion sur « le métier de conservateur et son évolution » du 27 novembre 2015 à Toulouse

Le 27 novembre 2015 s’ouvrait à Toulouse la première journée de réflexion sur « le métier de conservateur et son évolution », initiée par l’Association des Conservateurs des Musées de Midi-Pyrénées. Elle réunissait personnels de musées, élus, administratifs et universitaires autour du thème Musées, tourisme culturel et développement économique. Cette question nous semblait centrale afin de repenser le rôle des musées dans notre société et mieux comprendre les enjeux qui se font jour alors que, dans un contexte de rigueur budgétaire, la difficulté de penser le rapport de la culture à l’économie grandit, que l’on est tenté de chercher « la justification des politiques culturelles par des retours sur investissement », que le paysage institutionnel change avec les grandes régions et la loi NOTRe. Est-il alors encore possible de « réaffirmer la culture comme enjeu propre sans l’asservir à une argumentation économique » ? La synthèse des communications et des échanges qui ont animé cette journée de réflexion apporte quelques éléments de réponse à cette question.

Le musée : un marqueur d’identité qui valorise le territoire

Les musées sont des marqueurs du territoire : ils y jouent un rôle fondamental. Témoins d’un lieu, d’une histoire et d’une culture, ils participent à l’affirmation d’une identité, offrant à la population la possibilité de s’approprier ou se réapproprier un pan de son histoire. Le futur musée Muréna a ainsi vocation à rappeler le riche passé romain de la ville de Narbonne, partiellement oublié des mémoires, tandis que le musée-forum de l’Aurignacien souhaite devenir un pôle fédérateur pour la découverte du patrimoine préhistorique méconnu du village éponyme d’Aurignac. Les musées contribuent ainsi à la construction et la valorisation des territoires en améliorant leur visibilité et leur lisibilité tant auprès de la population locale que des touristes. Capables de faire rayonner une destination de manière unique et singulière, ils se réaffirment comme un point pivot de la collectivité, possible levier d’attractivité touristique et économique. Les collectivités ne s’y trompent pas, qui accentuent leurs exigences vis-à-vis des musées pour qu’ils participent activement au développement économique et touristique de leur territoire. En effet, dans un schéma de reconfiguration territorial, avec notamment la création des Grandes Régions, la compétition entre zones géographiques s’accroit et chaque collectivité cherche à gagner en visibilité. Le musée doit alors devenir la « vitrine », « la carte de visite » de la collectivité et être source de dynamiques économiques locales.

Le musée et son rapport à l’économie

Pour mener à bien ses missions de plus en plus étendues, le musée est amené à repenser son rapport à l’économie dans un contexte de rigueur budgétaire où, si l’on ne demande pas expressément au musée d’être une institution rentable, on attend de lui qu’il augmente ses ressources propres et optimise son mode de fonctionnement. Tout d’abord, les musées font face à des baisses de dotations de l’État et des partenaires institutionnels qui les obligent à trouver des ressources financières complémentaires aux seuls fonds publics, que ce soit via le mécénat, le financement participatif, la présence d’une boutique… Si les grandes structures sont capables de financer ainsi une partie de leur budget de fonctionnement, cela reste toutefois très difficile pour les petites structures qui dépendront toujours largement des financements publics. Les musées cherchent donc à optimiser leur mode de fonctionnement pour gagner en efficacité. De nouvelles pratiques de gestion sont expérimentées, notamment la mutualisation des projets et des moyens entre plusieurs musées. Les trois musées de Rodez ont ainsi mutualisé leurs moyens par l’union de leurs personnels et la mise en place de services communs (service des publics, communication, accueil…). Par ailleurs, si les exigences des collectivités se sont intensifiées, elles ne se sont pas toujours accompagnées d’une réforme de fonds des financements locaux qui permettraient aux musées d’avoir les moyens des ambitions de leur territoire. Dans cette nouvelle configuration des financements publics, le risque existe d’une concentration des moyens sur les grands projets, à qui l’on suppose un certain potentiel de « rentabilité », au détriment de projets plus modestes qui jouent pourtant un rôle essentiel au sein du territoire. Le danger est alors de renforcer les inégalités de moyens et de contribuer au développement de musées « à deux vitesses ».

Musée, tourisme culturel et réseaux

Les touristes profitent amplement de leur séjour pour effectuer des visites dans des musées ou des monuments historiques : 55 % des visiteurs étrangers privilégient ainsi ce type de visites lors de leur séjour en Midi-Pyrénées. Même si la réticence des musées à ouvrir leurs portes au public touristique est souvent évoquée, les musées ont compris leur intérêt à s’inscrire dans des politiques touristiques globales en participant à la stratégie de développement touristique de la destination qui peut les concerner et en tissant des liens avec les offices et conseils départementaux et régionaux de tourisme. Cette collaboration n’est pas toujours simple en raison d’une méconnaissance des offres patrimoniales par les offices du tourisme et d’une incompréhension réciproque qui perdure, même si elle tend à s’estomper, entre acteurs de la culture et du tourisme. Mais les résultats sont là : si la stratégie de développement touristique a été préparée de façon concertée, les musées sont en mesure de participer à la dynamique économique et touristique locale. Et les musées ne manquent pas d’idées pour la favoriser. Ils s’inscrivent dans des réseaux et collaborent avec les acteurs du territoire à petite, moyenne et grande échelle : ils s’associent à des structures culturelles de proximité pour participer à des programmations collectives ; ils créent des billets communs entre plusieurs musées pour favoriser la circulation des publics ; ils participent à la mise en place de parcours de tourisme culturel à l’échelle du département, de la région et au-delà. Mais pour que le musée puisse valoriser au mieux son potentiel, il doit aussi bénéficier, en plus de l’appui des organismes de tourisme, de l’engagement fort des agglomérations, des municipalités et des partenaires institutionnels : ce n’est qu’une alliance entre tous ses acteurs qui peut assurer son plein rayonnement. Ainsi, par exemple, sur la question des campagnes de communication, un enjeu majeur si le musée veut attirer de nouveaux visiteurs, les établissements modestes n’ont pas les moyens de s’engager dans des campagnes coûteuses : ils ont besoin du soutien combiné des organismes touristiques et des collectivités.

Se souvenir du rôle premier du musée

Si le musée peut participer au développement économique et à l’attractivité touristique du territoire, il ne faut pas avoir d’attentes disproportionnées à son endroit, et ce même pour les grandes structures. L’effet Bilbao ne s’est, jusqu’ici, jamais reproduit. D’ailleurs, à trop voir le musée par le seul prisme de son apport économique et touristique, ne risque-t-on pas d’en oublier les missions premières de cette institution ? Des missions d’acquisition, de conservation, d’étude, d’exposition et de transmission du patrimoine matériel et immatériel à des fins d’études, d’éducation et de délectation. Car la richesse première du musée réside dans ses collections : seul un contenu scientifique fort est garant de la légitimité du musée. Dans un contexte concurrentiel où les offres culturelles se multiplient et se dématérialisent avec un accès facilité à des ressources quasi illimitées, le musée doit impérativement se souvenir de ce qui fait sa spécificité : être en mesure d’offrir au visiteur une expérience unique en le confrontant à la matérialité de l’objet. Le musée est LE lieu « de l’expérience du sensible et de la résistance à l’objet ». Et c’est aussi ce partage d’expériences qui fonde le musée et participe à sa vocation citoyenne. Car si le musée est un atout culturel, économique et touristique pour le territoire, il est aussi un lieu de sociabilité ouvert à tous. Un lieu de rencontres où de nouveaux liens se tissent. Un lieu de brassage des publics qui peut favoriser le décloisonnement social. Il est donc déterminant que le musée poursuive ses efforts pour permettre l’accès de tous les publics à la culture : c’est à cette condition qu’il pourra s’inscrire pleinement dans sa mission de pôle structurant le territoire.

Les Actes complets de cette journée de réflexion sont disponibles en ligne : http://media.museesmidipyrenees.fr/documents/espace-presse/acmmp-actes-du-seminaire-musees-tourisme-culturel-et-developpement-economique-du-27-novembre-2015/ACTES%20COMPLET.pdf

Nathalie Boudet
Chargée de projet à l’Association des Conservateurs
des Musées de Midi-Pyrénées

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