Muséums et biodiversité : des positionnements stratégiques multiples

À l’initiative de la Conférence permanente des muséums de France (CPMF) et de l’OCIM, une quarantaine de responsables de muséums ou de collections d’histoire naturelle se sont réunis le 13 janvier dernier au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, autour du thème Biodiversité : quels enjeux actuels pour les muséums ?

Les interventions de représentants des muséums de Toulon et du Var, de Nice et du Jardin des sciences de Dijon ont permis d’illustrer les enjeux et positionnements des muséums autour de la biodiversité. Les représentants du Muséum national ont présenté le programme Synthesys (valorisation européenne des collections et expertise taxinomique de la biodiversité), le Consortium des institutions taxonomiques européennes (Cetaf) ainsi que le réseau e-ReColNat.

 

Si les échanges sur cette thématique ont souligné la grande variété des actions des muséums hors les murs, ils ont aussi mis en évidence trois axes stratégiques, symptomatiques des enjeux auxquels se confrontent leurs responsables.

Le muséum, expert scientifique

Le muséum, peut-être plus encore que les musées d’autres disciplines, conserve un lien fort avec la Recherche. C’est bien sûr le lieu de conservation d’objets et spécimens à documenter, étudier, classer, analyser et par extension aujourd’hui de bases de données, d’informations géoréférecées. C’est aussi un lieu de recherche où l’on mène des études (de populations – animales ou végétales – sur un territoire). Face à ce rôle de contributeur, voire d’acteur de la Recherche, les postures des muséums sont diverses : certains se centrent sur la production de données scientifiques ; certains investissent le maillage territorial foisonnant en matière de biodiversité (écologie, environnement, aménagement du territoire, ville, agglomération, département, région…) ; certains participent à des projets et programmes de recherche à l’échelle nationale voire internationale. Toutes ces postures, si elles positionnent l’institution de manières très diverses, confortent le muséum comme un expert scientifique reconnu et presque naturel tant par leurs collectivités que dans le cadre d’équipes de recherche. Il est intéressant de souligner que cette expertise tient souvent au fait des individus, spécialistes de telle discipline ou tel taxon, dont les travaux influencent la politique scientifique de l’institution, au point, parfois, de devenir le socle de la stratégie de la structure.

Pour les muséums, ces travaux de recherche constituent bien souvent autant d’occasions pour valoriser leurs collections. Ils favorisent la construction de collections de références et l’analyse des données afférentes, autant de jalons solides pour observer et témoigner de l’évolution de la biodiversité dans une éventuelle articulation avec les stratégies institutionnelles des muséums.

Le muséum, médiateur

Comme tout acteur culturel, le muséum a un rôle de diffuseur, de transmetteur. Les actions sur la biodiversité se multiplient : journées, expositions, ateliers, conférences… L’angle privilégié tient souvent à un territoire géographique, administratif ou naturel. Le propos est bien sûr de sensibiliser les publics à la notion de biodiversité, à sa richesse. Ce rôle de médiateur ne se cantonne cependant pas à la relation avec les publics mais va au-delà puisqu’il amène le muséum à tisser des liens avec les différents acteurs impliqués sur la question de la biodiversité. Il s’agit bien sûr des acteurs de terrain comme les Réserves naturelles, les Parcs nationaux ou régionaux, les jardins botaniques, des acteurs institutionnels à l’échelle de la ville comme les Services des espaces verts, de la voirie ou encore les Services culturels, à l’échelle régionale comme les Directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), à l’échelle nationale dans le cadre notamment de l’Inventaire national du Patrimoine naturel voire internationale avec des programmes thématiques ou des plateformes fédératives. Dans ce paysage, associations militantes et représentants de la société civile sont bien sûr présents, même si les relations des muséums avec ces dernières peuvent être parfois plus compliquées, en raison notamment de la question de la propriété des données.

Le muséum, acteur de la société

En se positionnant en tant que médiateur sur la question de la biodiversité, le muséum est amené à développer une stratégie institutionnelle qui dépasse la seule mission de diffusion auprès des publics, pour s’apparenter davantage à un rôle de contributeur voire d’animateur des réseaux locaux en lien avec la biodiversité. Il peut participer, quand elle existe, à une politique volontariste de la collectivité dont il dépend en matière de biodiversité. Et on voit, à ce titre, émerger des politiques locales qui privilégient l’approche citoyenne et participative de la biodiversité, ce qui a pour effet de reconfigurer le positionnement du muséum en tant qu’acteur efficient d’une politique territoriale affirmée.

Depuis quelques années, les muséums sont de plus en plus nombreux à s’engager dans des dispositifs de sciences participatives  qui se multiplient : Nature France en répertorie plus de 110 actuellement en cours et le Collectif national Sciences participatives – Biodiversité tient à jour un annuaire pour recenser et caractériser l’ensemble des dispositifs de sciences participatives de France (www.naturefrance.fr/sciences-participatives). Le numérique a, ici comme ailleurs, ouvert le champ des possibles et les muséums se sont largement emparés des outils participatifs et des réseaux sociaux pour animer des projets d’observation de la biodiversité dans une dynamique citoyenne de co-construction des connaissances.

Par ailleurs, le Projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, en cours de finalisation, est un signal de la prise en compte politique à l’échelle nationale de la biodiversité, terme pourtant récemment apparu dans nos sociétés (2). Cet axe politique est également visible à travers l’opération annuelle « Les 24 heures de la biodiversité » qui se développe d’année en année dans plusieurs établissements. Le terme « biodiversité » est apparu en 1988. En juin 1992, le sommet de la Terre à Rio de Janeiro représente une étape majeure dans la prise de conscience internationale de la crise environnementale, avec notamment l’officialisation du concept de développement durable. Au cours de ce sommet est adoptée la convention sur la diversité biologique (CDB) qui marque la convergence des enjeux du développement durable et de la biodiversité en reconnaissant la protection de la biodiversité comme « préoccupation commune à l’humanité » et en devenant le cadre des stratégies nationales en faveur de la biodiversité ». Le mot biodiversité est introduit dans le Dictionnaire Petit Larousse en 1994 (source : wikipédia).

Le muséum, acteur engagé ?

De la valorisation de la biodiversité à l’engagement militant pour sa sauvegarde, il n’y a qu’un pas que la plupart des muséums ne franchit pas (encore). À une échelle différents, la biodiversité a semble-t-il supplanté le développement durable comme axe thématique prioritaire au sein des muséums. Si les muséums s’accordent sur leur rôle de garant de la factualité scientifique, leurs postures liées à leur contribution au questionnement et à l’alimentation du débat citoyen sont plus nuancées. Mais est-ce là le seul rôle d’un musée ? À l’issue de la COP21 et à l’aube des anniversaires des catastrophes de Tchernobyl et Fukushima, les avis sont partagés et le débat est plus que jamais ouvert.

Catherine Ruppli

Responsable de l’Édition et de la Diffusion à l’OCIM

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