Le musée prédateur Symposium

A Milan, du 3 au 9 juillet 2016, organisé par le comité international pour la muséologie (ICOFOM) dans le cadre de la Conférence générale de l’ICOM.

Le comité international pour la muséologie (ICOFOM) organise son symposium annuel dans le cadre de la Conférence générale de l’ICOM à Milan du 3 au 9 juillet 2016 autour du thème Le musée prédateur.
La perception commune du musée se résume généralement à une série d’adjectifs positifs et réconfortants comme : éducatif, serein, contemplatif, digne de confiance, vrai, rigoureux, authentique, sûr, savant… En revanche, on s’interroge moins sur les mécanismes par le biais desquels les musées ont atteint ces hauteurs aux yeux des individus ou des communautés. Pour le plus grand nombre, le musée se présente comme un lieu d’exploration et d’apprentissage qui passe par l’exposition et l’interprétation des artefacts ou d’objets d’Histoire naturelle accompagnés de matériel didactique ; un lieu où les visiteurs peuvent explorer non seulement leur identité et leur place dans l’ordre des choses, mais aussi d’autres mondes qui ont un sens pour eux. À part quelques pensées fugaces sur le fait de savoir comment les individus perçoivent leurs visites de musée, que ce soit le droit d’entrée, le faible éclairage dans les salles d’exposition, la taille de la police sur les cartels, l’existence (ou non) d’un lieu de détente ou de restauration ou toute autre réaction viscérale réelle ou imaginaire, la perception du public sur la manière dont le musée a acquis sa réputation quasiment irréprochable est pratiquement inexistante. Le musée est accepté comme un fait établi sans interrogation sur ses fondements, sur ses activités sous-jacentes qui fondent son activité.

Les visiteurs se sont-ils jamais demandé un jour comment les musées acquièrent toutes ces choses magnifiques qu’ils présentent au public ? Il est certain que quelques-uns l’ont fait, mais combien de personnes pourraient voir le musée comme un prédateur ? Pourraient-ils reconnaître l’acquisition d’objets de prix, exposés en  salles, comme le résultat d’une stratégie prédatrice ? Il est vrai que les musées sont les bénéficiaires scrupuleux mais enthousiastes, de dons faits par des individus qui franchissent le seuil de l’institution dans l’idée d’offrir ou de léguer leurs biens à un musée local. Mis à part ces actes généreux, les musées explorent depuis longtemps d’autres voies d’enrichissement des collections. L’une d’entre elles est l’acquisition des spécimens auprès de particuliers, de marchands, de maisons de vente aux enchères ou d’organisations qui cherchent à vendre des objets de qualité susceptibles d’intéresser les musées. Ce qui nous intéresse davantage est cependant le fait que les musées sont toujours impliqués sur le terrain dans la collecte de collection.
Bien que les visiteurs connaissent le musée à travers ses expositions ou sa programmation, le processus plus vaste et complexe de muséalisation commence bien à partir du terrain – que ce soit dans un village africain, dans la forêt tropicale d’Afrique du Sud ou au milieu de l’océan. La quasi-totalité des collections muséales d’objets d’histoire naturelle ou d’archéologie ont été réunies presque entièrement grâce à des expéditions sur le terrain, organisées par des chercheurs, scientifiques, universitaires et autres entrepreneurs intéressés ou employés dans ces domaines d’activité, la plupart d’entre eux travaillant pour ou étant associés à des musées. Cela est évidemment aussi valable pour la plupart des collections ethnographiques. Créés en grand nombre au XIXe siècle, les musées d’ethnographie ont été définis comme « cannibales » dans des études récentes portant sur leurs méthodes de collecte d’objets. Agissant sous le couvert des sciences humaines, ces musées ont constitué leurs collections en privant certains peuples de beaucoup de leurs biens culturels de premier ordre, en décontextualisant ces objets des systèmes symboliques autochtones et en les re-contextualisant sur la base de valeurs européennes. Ce processus de production intense de représentations de l’Autre traduit une certaine perception de la culture envisagée comme un ensemble imaginaire d’indicateurs stables interprétés et réinterprétés par les Européens.
Que les musées aient constitué leurs collections de cette manière par leurs propres moyens ou qu’ils aient encouragé ce genre d’entreprises en devenant dépositaires finaux des objets importe peu. Le caractère prédateur des musées dans les deux cas est difficile à ignorer. Car non seulement les musées ont constitué leurs collections de cette manière, mais ils se sont aussi approprié des informations sur ces collections, ce qui est un acte prédateur en soi.

En se confrontant au côté prédateur des musées, le symposium souhaite contribuer à ouvrir la voie à une muséologie réflexive qui accepte de porter un regard critique sur sa propre histoire. Alors que les musées ne peuvent pas changer l’histoire, peuvent-ils d’une manière ou d’une autre  atténuer leur rôle de prédateur, en reconnaissant ses conséquences et en mettant fin à leurs anciennes habitudes ? Leur revient-il de se présenter comme d’« honnêtes courtiers » ou peuvent-ils s’affranchir en remarquant que « beaucoup d’eau a coulé sous les ponts » ? Quelle direction les musées pensent-ils prendre dès lors ? Il est vrai que les musées ont rassemblé de magnifiques collections et, en faisant cela, ont acquis d’importantes informations –informations qui ne seraient probablement jamais mises en lumière si les musées n’étaient pas impliqués dans ce genre de recherche, des informations qui lient les objets matériels aux styles de vie et représentent ainsi un chaînon capital dans la transmission du savoir. Les musées peuvent-ils un jour se défaire ou se dissocier de leur passé prédateur grâce à leur actions actuelles ou futures, et si oui, comment ? Ou, pour conserver son statut, le musée restera-t-il à jamais le prédateur qu’il a été et qu’il est toujours ?

Renseignements

ICOFOM
Anna Leshchenko
icofomsymposium@gmail.com