11 avril – L’iconicité du Covid-19 ou trois figures prototypiques du médiateur-savant-médecin – Daniel Jacobi

 

Pour terminer ce panorama de l’iconographie de l’épidémie Covid-19 dans les médias de large diffusion, impossible de passer sous silence une catégorie d’images omniprésentes : celle qui exhibe le médecin ou lui donne la parole.
Qu’il soit acteur, témoin ou expert, on n’entend et on ne voit que lui. Ce qui rappelle à ceux qui en douteraient que la vulgarisation n’est pas une mission réservée à des professionnels de la médiation. Au point évidemment que cette ubiquité d’experts de la santé fasse que cela cafouille et rende le discours inaudible, voire confus. Il ne faut pas perdre de vue cependant que la figure du médecin n’est pas rare dans les médias. Au contraire, elle est, et ce même hors temps de crise sanitaire, régulière et familière.

Chaque média s’est attaché à posséder au sein de sa rédaction son médecin. Les chaînes généralistes comme celles de l’information en continu. Ce n’est pas un hasard car la santé et la maladie sont, de très loin, le domaine préféré de la vulgarisation scientifique. Pratiquement, tous les matins, sur les écrans de télé comme à la radio, un médecin prend la parole. Et même dans la presse quotidienne régionale, où les sciences sont peu présentes, chaque titre fait paraître au moins une rubrique hebdomadaire pleine page.
Prise de parole pas si simple qu’il n’y paraît pour ce médecin. Ce qui explique un recours fréquent à ce que, dans la presse d’information, on appelle joliment des marronniers. Par exemple, dès la mi-février l’allergie due aux premiers pollens, les coups de soleil en été et le risque de s’empoisonner en mangeant des champignons en automne.
Le troisième volet du feuilleton* sur l’iconicité du Covid-19 n’a pas pour objet de critiquer les personnels engagés avec courage et passion dans la lutte qu’ils livrent quotidiennement. Et de plus au péril de leur santé sans toujours disposer de l’équipement suffisant. Depuis plusieurs semaines, l’ambiance qui surplombe le discours de ces experts est nymphée par l’attente et le climat d’angoisse, voire de peur, dans lequel le public écoute et entend cette cacophonie. La plupart des discours et des images sur l’épidémie, sa dangerosité, les précautions à prendre ou les explications quant aux difficultés de la combattre, sont émis et commentés par cette seule catégorie d’acteurs.

Pourtant, dans la saturation des médias et le trop plein de discours de médecins, experts et chercheurs en épidémiologie, quelques lignes de force se dessinent vite. En effet, ce groupe est loin d’être homogène : il est possible de repérer trois figures prototypiques en réalité très divergentes l’une de l’autre. Pour les mettre en évidence, on a choisi d’isoler celui qui a délibérément choisi de jouer (qui sait qu’il est aussi un médecin ?) le rôle de choryphée du malheur. Immobile derrière son pupitre, il énonce chaque soir, d’une voix neutre, l’étendue de la catastrophe sanitaire. Comptable scrupuleux de l’ampleur d’un désastre annoncé, il ne délivre qu’avec retenue d’avares et restreints messages d’espoir : nombre de masques, nombre de respirateurs supplémentaires, durée du confinement. Mais quelles sont ces trois figures ?

Figure 1. Le docteur-vedette des médias

Comme pour la chanson de variétés et les pronostics des courses hippiques, ce sont les permanents des créneaux d’information ou des émissions spéciales. Quelques médecins qui ne pratiquent plus leur profession ou seulement à temps réduit car ils n’en ont plus le temps. Ils sont devenus des sortes de vedettes que se disputent les médias. Omniprésents, très réactifs, acceptant sans sourciller de répondre sans hésiter aux questions les plus incongrues, ils se multiplient pour courir d’un plateau vidéo à un studio radio sans se priver d’intervenir au besoin dans la presse.

Figure 2. L’expert-oracle

La seconde figure est plus rare et par conséquent plus recherchée par ceux qui éditorialisent l’information. Ce sont des sommités ou des chefs de service de CHU, souvent Parisiens bien sûr ou chefs d’un département à l’institut Pasteur. Sauf exceptions, ils refusent de venir sur le plateau ou dans un studio. Ou quand ils l’acceptent, ils viennent revêtus de leurs vêtements de cliniciens ou de soignants. Ou plus drôle en gardant leur masque bucco-nasal (ce qui provoque dans un premier temps un effet dramatique… rapidement amoindri ou rendu un peu ridicule par la voix de canard de barbarie que cet accessoire provoque). Les déclarations et conseils péremptoires, souvent préparés à l’avance qu’ils énoncent fermement, s’en trouvent évidemment amoindris.
Mais plus souvent, ils répondent depuis leur bureau par skype ou visioconférence. Dans ce cas, ils sont dans une posture plus classique. Ils sont filmés ou photographiés dans leur bureau ou mieux avec en arrière plan les ambulances ou du matériel de soin. Ce sont des stars mais leur position est difficile car comme ils sont souvent des spécialistes, experts ou infectiologues très renommés, ce sont eux qui conseillent les dirigeants politiques qui prennent les décisions. Et ils doivent ensuite donner leur avis sur le bienfondé ou la justification de tel ou tel choix.

Figure 3. L’intuition contre les protocoles routiniers

La dernière figure qui est aussi la plus rare n’est évidemment pas la moins complexe. Pour résumer la figure de cette star, on peut dire que c’est celle du savant — et pas n’importe lequel, le plus reconnu par ses pairs — mais aussi le plus insolent. Et il décide, contre les décideurs et experts nationaux et parisiens, de faire cavalier seul en région. Le débat et la controverse scientifique font partie de la vie académique et tout cela n’aurait, hors épidémie meurtrière, rien d’étonnant. Mais dans ce cas, les chroniqueurs n’ont, dans leur majorité, pas compris la nature même du différend qui conduit un groupe d’experts à déconseiller le traitement qu’il préconise. Ils font semblant de croire que l’intuition du franc-tireur, affranchie de toute les précautions méthodologiques, est dangereuse voire nocive. Or sa position intellectuelle n’est tenable que parce qu’il se sert de ce qu’un sociologue de la santé (Alberto Cambrosio) nomme une plateforme. C’est-à-dire un complexe très sophistiqué qui réunit la recherche de pointe, les soins aux malades et la formation des médecins. Une plateforme superpose, comme l’expliquait le philosophe et spécialiste d’histoire de la médecine Jean Gayon, le cure (guérir) et le care (soigner). Le professeur sans hésitation tourne le dos à la recherche routinière pour préférer soigner dans l’urgence… au risque de l’anarchie méthodologique.
Son apparition à l’écran, plus rare, est paradoxalement davantage contrôlée. Son habitus, à cause de la blouse blanche qu’il ne quitte jamais, semble conforme à celle d’un professeur de médecine. Mais sa coiffure trop longue, sa barbe désordonnée, ses affirmations péremptoires détonnent. Comme le décor de son bureau où s’affichent plusieurs œuvres d’art originales. Toutes avec un unique motif : des portraits de lui-même.

Daniel Jacobi, professeur émérite, Avignon université

* les 2 premiers volets :