17 avril – Ici, les portes se sont fermées, tout va bien – Ludovic Maggioni

 

« Le Muséum ferme ses portes,
Gardons nos distances,
Préservons nos liens
Nous sommes avec vous sur les réseaux. »

Tel est le message vidéo qui annonçait la fermeture temporaire du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, le tout sur un fond de chant de merle noir, le 17 mars 2020, un jour après l’annonce officielle.

Ici comme ailleurs, le temps est au ralentissement, réel, illusoire ? La grande dystopie est en test grandeur nature et les capacités d’adaptations du vivant le sont aussi. En cette période inqualifiable, sur les réseaux numériques, fleurissent de courtes vidéos, des images illustrant le retour de la nature, du sauvage. Est-ce bien réel ? Après étude, beaucoup sont du recyclage d’images déjà vues, sorte d’illusion fantasmée ? Pour les amateurs de poissons, des loups ont même été vu à Grenoble le 1er avril… Ici, les naturalistes ne perçoivent pas ou peu de changement notable, hormis la diminution du bruit, de la pollution. Peut-être qu’un nouveau regard sur le monde qui nous entoure est en train de se construire ? Avec une temporalité différente qui autorise d’autres types d’observations, de relations. Ces signes seraient-ils le reflet d’un besoin de nature « authentique » qu’aurait Homo sapiens ? Cette envie de redonner voix à la nature comme nous l’avons souvent lu dernièrement.

L’autre adaptation est celle de sapiens lui-même. Pour le plus grand nombre, c’est la première fois qu’une telle situation prend place, #restezchezvous, #stayathome. Ici, à la radio, un astronaute témoigne des états psychologiques du confinement, ses humeurs entre l’espoir, la fatigue… Là, un article souligne l’importance d’apprendre et de créer au moins une chose dans sa journée, une manière d’exister. Ici et là des journaux de confinement jaillissent, mais ici et là l’inégalité règne.

Que reste-t-il du projet muséal dans ce contexte sans public ? Les portes se sont fermées mais, comme l’a exprimé le Musée dauphinois sur les réseaux sociaux, l’esprit lui reste ouvert. En cette période à Neuchâtel, le ralentissement est illusoire. Des actions s’effacent, de nombreuses apparaissent en lien avec la gestion administrative, l’organisation du travail, « en télé », la vie virtuelle intensifiée du Muséum. Ici 3, 4 collaborateurs continuent de se déplacer chaque jour et les autres se joignent en vidéo. Les projets avancent, la présence sur les réseaux recycle des vidéos déjà produites et invente des images d’aujourd’hui : l’élevage de blattes qui était prévu pour Pâques devient virtuel et les « likes » et commentaires s’écrivent. La recette du levain fait un carton sur Facebook. Les publics sont là, ils apprennent et créent, semble-t-il ? Une chose est certaine, l’équipe, malgré les contraintes diverses et variées, est comme toujours engagée.

Dans la grande histoire de l’humanité, l’Anthropocène laisserait-il un instant sa place au « coro-cène » qui marquera peut-être les couches géologiques d’un changement. Positif ? Bruno Latour propose déjà de réfléchir à où atterrir après cette pandémie? * Quelles activités reprendre à l’identique et lesquelles ne pas reprendre ?
A Neuchâtel, les collections sont sécurisées et les activités à reprendre, sans aucun doute, sont la production d’expositions questionnant notre place dans l’Univers. Depuis le début de l’année nous sommes engagés dans un projet qui prendra place, si tout va bien, en novembre 2020. La thématique initiée fait bizarrement (mot employé dans chaque conversation depuis le 16 mars 2020) écho à cette situation : Sauvage en sera le thème et la place de l’homme dans la nature le fil conducteur. La toute-puissance de l’espèce humaine, son illusoire invulnérabilité seront mises en question.

Au sortir de la crise, la culture et les musées auront, entre autres, une mission essentielle : celle d’insuffler l’importance de ne pas se refermer, celle de toujours s’ouvrir sur l’autre, qu’il soit humain ou tout simplement un être vivant, celle d’être des lieux, des points de rencontre bien réels où le divertissement et les échanges cultivent.

Au plaisir de se revoir ici ou ailleurs, pour continuer ensemble.

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Ludovic Maggioni, directeur du Muséum d’histoire naturelle Neuchâtel