20 avril – Le jour d’après… – Francis Duranthon

 

Le 16 mars au soir a sonné comme un coup de tonnerre pour les acteurs de la culture. Nos équipements sont fermés. Nous ne sommes donc pas indispensables à la vie de la (start-up) nation.

Pas indispensables, mais absolument nécessaires… Il suffit de voir combien la demande est grande et comment les acteurs culturels se sont mobilisés et emparés du monde virtuel pour garder le contact avec le public. Concerts, création et mise en ligne de contenu, streaming, animations, défis, podcast, facetime et j’en passe, chacun y va de son refrain avec ses moyens, ses compétences pour séduire le public. Et c’est une joyeuse pagaille… qui débouche sur une offre pléthorique dans laquelle il n’est pas impossible que le public se perde tant il est difficile de s’y retrouver et tant les effets de buzz propres au fonctionnement des réseaux sociaux sont importants.

Mon côté paléontologue ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec ce qui se passe lors d’une crise biologique. Je m’explique. Au moment d’une crise, certaines espèces sont éradiquées tandis que d’autres, très opportunistes, apparaissent et pullulent momentanément. C’est ainsi que nos offres traditionnelles, basées sur des équipements ouverts, ont été remplacées par des offres numériques dont l’abondance et la richesse n’ont de limite que la créativité (ou la capacité technique) de tous les médiateurs que nous sommes. Mais ceci n’est que momentané. La majeure partie des espèces opportunistes du moment de la crise disparaissent comme la majeure partie de nos offres en ligne finiront par se perdre dans les limbes et les tréfonds du worldwide web où l’on ne finira par les retrouver qu’à la dix-millième page de notre moteur de recherche favori…

Mais après la crise, que se passe-t-il alors ? Et bien, quelques survivants vont donner naissance à de nouvelles espèces qui à leur tour vont conquérir le monde. Ces survivants géniteurs, ce sont en général ceux qui se trouvent dans les conditions les plus difficiles. Ils vont développer des innovations qui leur permettront de se lancer à la conquête du vaste monde.

Alors quelles offres nouvelles pouvons-nous imaginer pour demain ? Comment penser l’après dont on sait déjà qu’il ne pourra pas être la simple réplique de ce qui était ? Comment survivre dans cette jungle de créations, faut-il vraiment se démarquer ? C’est peut-être en sortant de cette vision du « struggle for life » identitaire où chacun essaie d’exister à sa manière, et où, il faut bien le reconnaître, ce sont souvent les plus gros, ceux qui ont le plus de moyens qui s’en tirent le mieux dans notre système actuel. Alors il est sans doute nécessaire de revenir sur d’autres notions, celles que développe Franz de Waal : l’empathie et la sympathie.

Nous allons avoir besoin plus que jamais de stratégies collectives au lieu de stratégies individuelles, de partage, d’échanges, de soutien mutuel. Il faudra peut-être parler davantage de complémentarité que de singularité, de productions collectives. Peut-être devrons-nous adopter la philosophie qui sous-tend la production du logiciel libre, du travail contributif où l’on est reconnu non pour ce que l’on est mais pour ce que l’on apporte au collectif. Et c’est peut-être comme cela que nous nous forgerons une nouvelle identité, que nous développerons de nouvelles relations au public, qu’il soit réel ou issu des mondes virtuels… Une identité collective, réelle et non de papier, originale, nouvelle, qui nous permettra d’affronter sereinement et collectivement les autres crises que nous aurons à traverser dans le futur, sans avoir à craindre pour la survie des uns et des autres…

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Francis Duranthon, Conservateur en chef, muséum de Toulouse