21 avril – Exposer la Transition écologique après le Covid-19 – Pierre Duconseille

 

Nous vivons la pandémie de Covid-19 comme une explosion atomique dont le nombre de victimes pourrait être équivalent, voire supérieur, à celui des bombes lâchées en 1945 sur Hiroshima et Nagasaki, soit selon les chiffres des historiens japonais entre 150 000 et 250 000 morts.


Cette comparaison macabre entre ces deux événements distants de 75 ans n’est pas gratuite. C’est en effet à partir des années 1940 que la chercheuse Kate Jones, épidémiologiste des espèces sauvages à l’Institut britannique de zoologie de Londres, date l’apparition de 335 maladies infectieuses émergentes entre 1940 et 2004, dont 60 % d’entre elles trouvent leur origine dans la faune. Ces zoonoses, dont le Covid-19 est le dernier avatar en date, sont les conséquences directes de la destruction massive des environnements naturels par les activités humaines et de la nécessité pour les virus et bactéries de ces zones dévastées en espèces animales et végétales de trouver de nouveaux hôtes : les animaux domestiques et les hommes. Les scientifiques les plus sérieux nous annoncent qu’elles pourraient se répéter à l’avenir de plus en plus souvent et avec une agressivité supérieure.

La mortalité prévisible du Covid-19 est aussi à mettre en rapport avec les chiffres de la mortalité due à la pollution atmosphérique, qui tue à bas bruit et dans l’indifférence quasi générale, des millions de personnes à travers le monde (9 millions en 2017 et environ 50 000 personnes en France).

L’étrange ici, c’est la différence d’attention qui est prêtée par chacun d’entre nous et par l’ensemble de la collectivité à ces événements. En l’occurrence cette différence d’attention interroge le muséologue confronté à la conception d’une exposition sur le thème de la Transition écologique destinée au grand public.

L’éducation est souvent présentée comme un outil essentiel de lutte contre le changement climatique et les expositions à caractère technique et scientifique font partie de cette médiation éducative. Ainsi présuppose-t-on que si les citoyens disposaient d’une connaissance suffisante du phénomène, ils en prendraient alors la mesure et agiraient en conséquence. Mais est-ce bien le cas ?

On peut être bien informé scientifiquement, connaître par exemple les conséquences du déferlement incontrôlé sur l’environnement des activités humaines, si l’on ne se sent pas soi-même directement vulnérable, si l’on n’a pas non plus la capacité à avoir de l’empathie pour autrui, on peut continuer à vivre dans une forme de conscience insouciante. Le philosophe Günther Anders – auteur en 1980 de L’Obsolescence de l’homme : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle -, a montré ce décalage dans son travail sur la perception du risque nucléaire : on a beau savoir d’un point de vue rationnel que la bombe atomique est catastrophique, on ne l’assimile pas pour autant. Pourquoi ne veut-on pas « voir » ce que l’on sait et qu’on intériorise comme la vérité ? Pourquoi avons-nous tant de mal à « l’imaginer en vrai » dans notre propre vie et à agir en conséquence ?

La crise sanitaire du coronavirus nous rappelle aujourd’hui une chose capitale : la santé est la condition de notre liberté et de notre futur. Par ailleurs, cette crise présente de nombreux points communs avec le changement climatique : tous les pays du monde sont touchés et les scientifiques recommandent la mise en place urgente de mesures drastiques.

Mais si la menace du coronavirus nous inquiète tant, c’est qu’elle présente pour notre personne un danger concret, proche et immédiat. A l’inverse, nous avons l’impression que le changement climatique se produira d’abord pour les autres, ailleurs et dans le futur. Nous ne le voyons pas comme quelque chose d’immédiatement contagieux et nous le regardons donc de loin. Nous nous croyons tout simplement intouchables, pour ne pas dire invincibles, confortés en cela par une confiance aveugle dans les promesses de certaines technosciences.

Il existe aussi une autre différence de fond entre cette crise sanitaire, quand bien même elle pourrait se répéter dans le temps, et le changement climatique, c’est qu’une crise est par nature éphémère et suppose plus ou moins un jour un retour à la normale, quand, à l’inverse, le changement climatique est une transformation irréversible sans retour possible à la normale car la température de l’atmosphère comme le niveau des océans ne baisseront pas – en tout cas pas avant de très nombreuses générations.

Toutefois, nous savons que nos concitoyens mettent la santé aux premières loges de leurs préoccupations. Et cette priorité est capable d’induire des changements de comportements et d’orienter des choix politiques. Mais les impacts du changement climatique sur la santé des populations restent encore insuffisamment soulignés dans la communication faite autour de lui.

Ainsi, dans nos expositions, aligne-t-on la plupart du temps des courbes, des chiffres, des données, des solutions techniques diverses et variées et plus ou moins « magiques », des scénarios macroscopiques, des visions planétaires, toutes choses utiles, vraies et essentielles à connaître, mais abstraites et hors d’échelle de temps et d’espace, de proximité et d’immédiateté, pour répondre à la nécessité de créer chez le visiteur une projection personnelle, une identification au danger, une émotion rationalisée – oxymore porteur d’une compréhension humainement incarnée.

Et si exposer la transition écologique dans ses dimensions scientifiques, techniques, économiques et sociales, c’était aussi et en même temps choisir d’« exposer » volontairement le visiteur dans son individualité et son intimité, c’est-à-dire le mettre face à ses propres risques vitaux ? Et si à la connaissance et à la « prise de conscience » scientifique de l’irréversibilité de la transformation globale des conditions de vie sur terre s’ajoutait « la prise de conscience » ontologique de sa vulnérabilité – cette « prise » directe et dangereuse du monde sur sa fragile existence ?

Le muséologue des sciences et des techniques devra alors, pour concevoir son projet, élargir la palette des compétences scientifiques auxquelles il a recours à l’anthropologie, la psychologie et la sociologie, ces sciences qui proposent des outils pour comprendre et agir sur les comportements aux échelles individuelle et collective. Il devra de plus faire preuve d’imagination pour créer des dispositifs de médiation les plus « contagieux » possibles qui tout en énonçant les faits « exposent » littéralement le visiteur au choc anthropologique auquel il est déjà soumis.

Pour Aristote, l’histoire racontée, la fiction, est un réel outil d’apprentissage. Aussi « exposer » le visiteur, c’est aussi avoir recours à la narratologie pour construire une fiction muséographique à laquelle le visiteur pourra « s’identifier » afin d’établir une relation personnelle et contagieuse – au sens latin de « rapport intime » -, avec la réalité d’un monde en rapide et dangereuse transformation.

La crise sanitaire du coronavirus nous impose à nous, professionnels de la médiation scientifique et technique, de repenser notre métier et nos outils dans le sens d’une « exposition » globale et profonde du sujet et du visiteur au-delà de la seule mission de communication de la connaissance.

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Pierre Duconseille, Commissaire d’exposition, Universcience / Cité des sciences et de l’industrie