22 avril – La vie d’un muséum en temps de pandémie de Covid-19 – Elise Patole-Edoumba

 

Je rédige ces lignes quelques jours après la quatrième allocution du président de la République et l’annonce que les musées resteraient fermés après le 11 mai, date envisagée pour le déconfinement.
Je vous livre ici le retour d’expérience de ce premier mois de pandémie vécu par une directrice d’un muséum d’Histoire naturelle, celui de La Rochelle, ayant dû comme bon nombre des collègues, fermer un établissement, mettre en œuvre un plan de continuité de l’activité (PCA) et réorganiser le travail d’une équipe en 24 heures. J’en profiterai néanmoins pour aborder ce que cette période révèle de nos activités, de nos limites et des réflexions qu’elle suscite.

Alors reprenons le fil de l’Histoire. Vendredi 13 mars à 17h30, suite à l’annonce du 1er ministre de la fermeture des écoles à compter du lundi 16 mars et l’interdiction immédiate des regroupements de plus de 100 personnes, une note de service de la direction générale nous informe des conditions de travail à mettre en place pour assurer la continuité du service public et des restrictions à l’égard des personnes vulnérables et celles en charge d’enfants. Se pose dès le lendemain la question de l’ouverture au public de notre établissement du fait du nombre de visiteurs potentiellement accueillis mais aussi de l’absence potentielle de plusieurs agents en situation de reclassement médical. Pour autant, et malgré la fermeture tour à tour de tous les lieux culturels pendant le week-end et le lundi, les musées rochelais sont les derniers à être fermés lors de l’annonce du confinement de la population le 17 mars à 12h.

En trois jours il aura donc fallu adapter le PCA et mettre en place une organisation de travail dont on savait déjà qu’elle devrait tenir plus de 15 jours. Pour les musées, la mission essentielle retenue par la collectivité est la sécurité et la maintenance des bâtiments en lien avec la préservation des collections. Nous savons en effet que le risque de vol est accru en période de fermeture. A La Rochelle nous bénéficions d’un système d’alarme incendie, intrusion et pour les dispositifs de maintenance générale avec report vers une société de télésurveillance qui alerte des agents d’astreinte en cas de nécessité. En cette période, le réaménagement du protocole est renforcé par un contrôle quotidien de l’ensemble de l’équipement et des collections par des agents. Le suivi climatique in situ a été déporté le temps du confinement pour un suivi H24 des conditions environnementales.

Une fois ces mesures mises en place, nous avons porté notre attention aux prestataires et partenaires. Avec chacun d’entre eux, nous avons évalué le maintien, le report ou l’aménagement de l’activité afin de limiter le plus possible les impacts économiques.

Outre la reprogrammation des expositions, nous recentrons notre activité depuis le 17 mars sur le muséum virtuel dédié à la diffusion de la culture scientifique. L’ensemble de l’équipe apporte sa contribution en fonction des moyens de télétravail dont il dispose pour alimenter les sites internet (bases de données des collection et site institutionnel) et les réseaux sociaux (twitter, facebook et instagram). Jeux, exploration des collections et des expositions, découverte des coulisses d’un muséum fermé sont autant de ressources pour les familles et les enseignants.

Cette transformation digitale accélérée et plus globalement la réorganisation forcée amènent plusieurs observations dont certaines dépassent le seul cas des musées.
En interne, nous expérimentons avec cette crise la capacité de résilience de notre organisation. Les musées rochelais ont fait l’objet d’une mutualisation l’an passé amenant à la création d’une direction des musées et à la mutualisation de plusieurs postes. La crise révèle qu’un pilotage unique facilite la visibilité et la cohérence des stratégies numériques. Les musées ont ainsi été très vite identifiés par la collectivité comme des relais efficaces pour la communication institutionnelle et pour contribuer au soutien à la population grâce à une offre d’activités ludiques, créatives et éducatives. En revanche, l’absence de poste de webmaster et community manager comme de chargé de communication pose un réel problème pour assurer la mission de diffusion numérique qui est répartie entre différents agents.

Le deuxième constat relève de la fracture numérique. Celle-ci existe d’abord au sein des équipes. Le muséum n’a pas fait partie des services à pouvoir bénéficier de matériel informatique nomade. Certains agents sont personnellement bien équipés et bénéficient d’une connexion de qualité tandis que d’autres ne disposent que d’un téléphone portable. Aussi au-delà de la difficulté à pouvoir généraliser le télétravail, elle affecte la cohésion d’équipe et le moral de certains agents qui peuvent souffrir d’un sentiment d’inutilité du fait de leur éloignement et alors même qu’ils sont investis d’une mission de service public. Cette situation implique de trouver d’autres modalités de travail qui permettent à chacun d’apporter sa contribution (agenda d’équipe, écriture de chroniques sur les collections par les agents d’accueil, formation en ligne et réunions régulières d’équipe par téléphone et visioconférences).

Cette crise révèle surtout la réalité de la fracture numérique au sein de la société. L’appel au télétravail et l’école à la maison ont montré leur limite. Pour tenter d’accompagner certaines familles particulièrement démunies, le muséum s’appuie sur des acteurs associatifs et de l’éducation pour pouvoir diffuser en format papier les ressources pédagogiques et ludiques disponibles en ligne. Cette expérience nous permet de développer de nouvelles solidarités pour toucher des publics habituellement très éloignés des musées.

Et plus largement, cette crise sanitaire a mis dans l’espace médiatique un certain nombre de débats scientifiques dont celui sur la chloroquine. Le grand public a ainsi découvert la controverse scientifique sans en comprendre les enjeux et le principe, ramenant souvent la discussion au registre de la croyance ou non en un potentiel « remède ». Ce phénomène traduit la nécessité de diffuser la culture scientifique et donc le rôle essentiel des acteurs de la CSTI.

Pourrons-nous reprendre nos activités comme avant une fois la réouverture ?

« Les crises, les bouleversements et la maladie ne surgissent pas par hasard. Ils nous servent d’indicateurs pour rectifier une trajectoire, explorer de nouvelles orientations, expérimenter un autre chemin de vie »

Carl Gustav Jung

Outre les mesures de déconfinement qu’il faudra adapter dans nos établissements, pouvons-nous dégager quelques perspectives plus globales ?
Quel avenir pour ce musée digital qui a pris en quelques semaines un essor considérable ? Aura-t-il une vie autonome comme une sorte de muséum virtuel indépendant ? Sera-t-il complémentaire du musée physique ou assisterons-nous à une forte demande d’un retour au réel, à la rencontre patrimoniale, au dialogue et à l’échange avec les médiateurs ? Il est à parier que les premiers mois de la reprise, le public aura d’autres préoccupations que de venir se divertir et s’instruire dans les muséums. La peur de contamination sera sans doute aussi un frein à la visite. Ensuite, devrons-nous imaginer des formats hybrides de médiation (virtuel et physique) ?

La situation rochelaise nous indique que la fonction sociale et éducative du muséum devra sans doute être réévaluée face à la priorité de la fréquentation touristique qui avait été assignée ces six dernières années à cet établissement. On ose croire en un muséum qui sensibilise davantage à la culture scientifique ; qui accompagne les plus fragiles face aux inégalités éducatives, sociales et économiques ; qui soigne ou du moins qui contribue au bien-être des individus. Cela impliquera de réviser les indicateurs de performance, d’assouplir le seul critère de la fréquentation de masse et d’en associer d’autres plus qualitatifs et sans rentabilité économique immédiate.

Il n’y aura probablement pas de transformations fondamentales des musées après le 11 mai ou le 15 juillet mais gageons qu’il puisse y avoir une inclinaison des priorités pour revenir à la promesse d’un partage patrimonial et d’une éducation citoyenne formulée lors de l’avènement des musées à la suite de la Révolution française.

__________

Elise Patole-Edoumba, Conservateur en chef du patrimoine, Directrice des musées et du muséum d’Histoire naturelle de La Rochelle