25 avril – Les musées invisibles : où se réfugient-ils ? – Joëlle Le Marec

 

Je pars ici du constat d’un écart entre ce qui est donné à voir actuellement des musées et ce qui peut s’y passer en temps de confinement. Les musées, mais aussi des théâtres, des bibliothèques, semblent actuellement totalement dépendants des médias puisqu’il est impossible d’y pénétrer. Ce qui en apparaît est donc essentiellement une offre médiatique, extraordinairement riche certes, mais une offre : expositions, visites virtuelles, spectacles, ouvrages… Ce que font ceux qui y travaillent habituellement, ce dont ils discutent, ce à quoi ils réfléchissent, nous reste invisible. Il me semble pourtant que nous pouvons imaginer l’intensité de cette vie secrète, à partir de la manière dont les choses se passent pour chacun de nous, enseignants ou chercheurs, puisque nous vivons aussi la tension entre d’un côté la prolifération de cours et de ressources en ligne, et de l’autre, les formes discrètes, intenses, de réflexion et d’action hors de toute visibilité.

Nous sommes à plus d’un mois de confinement. Une quantité prodigieuse de textes, témoignages, analyses, ont paru un peu partout sur des blogs, des médias classiques, des médias alternatifs, ont été lu à la radio, ont été partagés. Parmi ceux-ci je remarque la différence considérable, désormais presque choquante, entre les énoncés produits depuis une position qui n’est pas précisée mais qui est à peu près identique à celle qui précédait le confinement, celle d’un « milieu » médiatique, culturel ou intellectuel qui ne semble jamais affecté lui-même par ce qui arrive. Les analyses sont parfois remarquables, mais nombre d’entre elles sont de l’ordre de la leçon (voilà ce que « nous » devons apprendre de cette crise) et révèlent les asymétries très fortes dans le traitement de la parole d’autrui. Dans un même reportage télévisé, on sollicite les témoignages, depuis leur lieu de travail ou leur domicile, de soignants, de caissières, d’enseignants et d’élèves en télétravail, d’habitants de quartiers réputés difficiles en file devant un magasin ou verbalisés par des policiers. Toutes et tous, même les médecins dont on salue la compétence et le dévouement, sont mis en défaut par rapport à ceux qui ont accès constamment à la parole publique sans jamais être en situation de témoignage : ils sont certes célébrés pour ce qu’ils parviennent à faire mais ils sont observés et sollicités comme le sont celles et ceux qui traditionnellement ne peuvent pas se soustraire au regard du reporter ou de l’analyste.

On réclame des larmes, des traces de fatigue, des indignations face à l’incivisme des voisins, des coups de colère des chefs de service interrogés entre deux transferts. Mais on interroge le professeur en épidémiologie, le responsable politique, l’expert, depuis un « bureau » qui est strictement le même que si rien ne s’était passé, comme s’il y avait une sorte de continuité naturelle des lieux de pouvoir et d’autorité. Il ne leur est pas demandé de nous montrer des traces de fatigue ou d’exaspération, mais tout au contraire, une assurance et une sérénité qui n’est pas même supposée de la part de toutes celles et tous ceux qui sont, soit très exposés, soit très entravés. Ainsi, chaque matin, chaque soir, les éditorialistes des chaînes radiophoniques et télévisées nous parlent de ce que nous vivons sans jamais eux-mêmes laisser paraître la moindre altération de ce fameux « lieu d’où l’on parle ».

Or, en cette période, le caractère soudain infiniment pauvre et artificiel de ces lieux d’autorité apparaît de manière éclatante. Ce sont par contraste les lieux d’où sont exhibés les fatigues, infractions, colères, peurs, doutes, qui prennent une sorte de revanche culturelle et politique sur les présupposés, même involontaires, qui ont pu présider à leur exhibition. Ils rappellent ce que nous ont désormais appris les textes féministes ou ceux des intellectuels comme James Baldwin, privés pendant des siècles, du fait de leur situation subalterne, de la possibilité de parler depuis un « milieu » abstrait et rationnel, car ils et elles n’avaient pas d’autre lieu et pas d’autre réseau que leurs propres maisons, la rue, leurs amis, leurs proches.
Une fois que l’illusion d’une sphère publique réservée aux choses sérieuses et aux principes universels est brisée, une fois que toute parole apparaît émise quelque part, par quelqu’un, indépendamment de la fiction du partage entre le « privé » et le « public », alors l’ordre des positions et les hiérarchies de ce que nous prenons au sérieux bascule.

C’est ainsi que certains espaces professionnels apparaissent soudain vivre non plus par leur fonctionnement rationnel bureaucratique, mais par les sociabilités secrètes dont ils se soutenaient, et qui soudain explosent d’une vie publique située mais intense. Ainsi, dans notre laboratoire, nous avons ouvert un « carnet de la transition » qui a transformé les priorités, les types d’échanges, leur rythme, leur nature. Une partie des membres (pas la totalité bien sûr), échange sur ce carnet sur un mode qui n’a strictement rien à voir avec les conseils de laboratoires, séminaires, ateliers doctoraux ni même avec la fameuse « machine à café » supposée incarner l’ordinaire qui échappe. Depuis quatre semaines, nous faisons co-naissance, au sens littéral du terme, d’une manière qui, nous l’espérons tous, créera une dynamique irréversible dans nos priorités et sociabilités de recherche contre toute idée de « retour à la normalité » qui n’était nullement un état normal. Les références savantes sont mobilisées au même titre que des arrière-plans sociaux, familiaux, intimes. Le télétravail organisé pour maintenir l’activité productive « normale » pour des doctorants salariés dans des agences y apparaît souvent comme une corvée privée de sens, qui entrave la réflexion, l’élaboration et le partage de savoirs depuis des expériences. Celles-ci ne se limitent pas à ce qui est vécu dans le confinement (avec la maladie de certains proches, les relations familiales, les hommages à ceux et celles dont nous dépendons pour rester en vie et qui se trouvent être nos mères, nos enfants, nos conjoints, nos amis). Elles apparaissent dans leur longue portée biographique et institutionnelle comme un réseau très dense de savoirs et de références théoriques et culturelles qui sont mis en vie différemment par chacun. Les inégalités de conditions apparaissent avec une force terrible, mais la conscience commune de leur existence est enfin partageable, au moins partiellement, du simple fait que le souci de l’autre et que la décence sont aussi primordiaux ici que dans les sociabilités amicales. Nul n’explique à celui ou celle qui se trouve privé de ressources ou éloigné de sa famille à l’étranger, quelle est sa place, le sens de ce qu’il vit, ce qu’il devrait faire.

Je sais que ce qui se produit pour notre équipe existe ailleurs, dans l’université, dans des bibliothèques, dans des musées. Nous ne le voyons pas. La priorité, hors toute contrainte managériale, n’est plus dans la mise en visibilité de tout ce que nous faisons et produisons. Cette exigence de visibilité disparaît tout au contraire entièrement. Elle ne nous importe pas. L’expérience directe de ces réseaux et leur vitalité suffisent pour savoir que cela existe ailleurs, dans d’autres universités, dans des musées, sans que nous y ayons accès. Mais il suffit de savoir que cela existe sans nécessité d’en disposer, de voir l’ensemble, de dominer.

Il se crée un gouffre entre ce que les médias classiques font exister de l’université (et donc, j’imagine, des musées et des bibliothèques) et ce qui s’y passe lorsqu’on ne voit rien et que ces institutions sont privées tout à la fois de leurs lieux physiques et de la présence de leur public, mais aussi de leur corset managérial. Chacun peut éprouver, il me semble, l’écart inouï entre ce que les radios mettent en avant de « l’offre » des musées et théâtres (il s’agit essentiellement d’occuper la population confinée avec une offre numérique considérable, ce qui donne au management de l’enseignement secondaire et supérieur l’occasion d’accélérer à tous les niveaux une transition numérique dont on connaît pourtant le coût social et écologique insupportable), et la zone vitale d’invisibilité qui se déploie hors des radars. L’annonce du programme annulé du festival d’Avignon donne un aperçu de cet écart. Cette annulation a donné lieu à un exposé de ce que l’équipe aurait aimé montrer qui révèle sa foi dans le théâtre comme instance émancipatrice. Ce faisant, elle montre, non plus son « offre » mais ce qui la sous-tend et qui a nourri des débats qu’on imagine avoir été paradoxalement régénérateurs pour ceux qui se sont réunis afin de discuter de ce qui allait réellement manquer et qu’il fallait rendre présent à tout prix.

Il en va de même pour les musées et les bibliothèques. Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont pas les offres (les visites virtuelles, les ouvrages en ligne) mais autre chose qu’on espère exister même loin de nous, dans des sociabilités, des débats, des réflexions à propos de ce qui manquait déjà, de ce qui manquait de plus en plus faute de temps, faute d’opposition politique à ce qui était en cours de transformation depuis des années, dont l’état des hôpitaux et le scandale des inégalités en tant de crise majeure sont des manifestations éclatantes. Dans le monde invisible des échanges et des sociabilités culturelles et intellectuelles, les musées et bibliothèques existent non pas à l’état « d’offre » pour passer le temps, mais à l’état d’interactions fourmillantes et discrètes, qui font apparaître clairement le lien entre le manque et les potentialités auxquelles ouvre ce manque.

Il est ainsi frappant de constater, dans nos échanges au sein du carnet de transition, et dans d’autres réseaux culturels et politiques peu visibles qui sont en ce moment si actifs, l’expression des manques, la production culturelle intense des formes d’expérience et le soin de leur archivage, les « musées secrets » qui, pour avoir un sens, ont besoin d’institutions muséales véritables, celles qui relèvent du service et du souci public de la patrimonialisation et de la transmission, existent et vivent dans leur forme institutionnelle invisible mais vivante.

Je ne sais ce qui se passe entre membres des équipes muséales ou bibliothèques, mais lorsque l’équipe de l’Ocim m’a proposé d’écrire, de même que lorsque des membres de l’équipe du service Etudes et Recherches de la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou m’ont adressé un mail pour partager des questions, j’ai ressenti le soulagement de sentir les connexions s’établir dans l’espace inter-institutionnel du service public, et du soin du monde.

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Joëlle Le Marec, professeure, Sorbonne Université, CELSA,