26 avril – Après la stupéfaction, la réaction… – Clément Lalot

 

A l’instar d’autres pays européens, la Belgique, interloquée par l’arrivée de la crise sanitaire qui nous touche, a réagi à tâtonnements. De mémoire, aucun belge n’avait vécu pareille situation. La mémoire… C’est bien cela qu’il faudra garder à l’esprit une fois passée la tourmente. En Belgique comme ailleurs, les musées sont d’ailleurs souvent qualifiés de mémoire des peuples vivants ou de creuset de nos civilisations. A la fonction de mémoire, s’ajoutent celles de divertissement et d’apprentissage, essentielles dans le rapport des publics au musée. Le rôle sociétal des musées sera donc déterminant dans la compréhension et dans la transmission de ce que nous vivons aujourd’hui.

Le 12 mars, dans le cadre de Musées et Société en Wallonie (MSW)*, nous tenons une réunion avec une dizaine de directeurs de musées lorsque nous apprenons que les premières universités ferment leurs portes jusqu’au mois d’avril. En effet, un premier cas de coronavirus s’est déclaré sur un campus ce qui amorce l’arrivée de chamboulements fondamentaux dans l’organisation des institutions belges. Tout ce qui semblait alors si loin est tout d’un coup si proche. Les musées, partagés sur la notion de rassemblement, restent timidement ouverts pour une part et ferment totalement pour une autre part. Le vendredi, en cours d’après-midi, nous avons la certitude que les musées doivent fermer leurs portes jusqu’au 3 avril. Le 13 mars toujours, tard dans la soirée, le gouvernement belge décide la « fermeture des écoles, discothèques, cafés et restaurants et l’annulation de tous les rassemblements publics à des fins sportives, culturelles ou festives à partir du vendredi 13 mars 2020 à minuit ». Un vrai vendredi 13 ! Les prémices d’une crise sanitaire sans précédent dans le monde touchent notre petit royaume. Tout se déroule alors très vite. Désertant les lieux publics, la population se réfugie chez elle, ne sortant que très sporadiquement pour l’un ou l’autre achat alimentaire. L’activité économique ralentit également tandis que des alternatives de remplacement censées en partie maintenir l’activité habituelle se mettent en place : télétravail, vidéoconférences…

Dans les musées wallons, l’organisation est rapide. Tandis que les postes essentiels à la conservation et à la préservation des collections sont maintenus (tout en respectant de nouvelles règles d’usage), la plupart des profils en lien avec l’accueil des publics est mise en chômage temporaire, mesure par ailleurs permise par le Gouvernement. Les employés administratifs (y compris les directions) optent pour le télétravail.

Si les musées sont inévitablement des lieux de loisir invitant le visiteur à la découverte et à la rêverie, ils sont aussi d’incroyables lieux de mémoire et d’apprentissage. Une fois les tracas organisationnels dépassés, la première question que les acteurs du monde muséal wallon (et probablement d’ailleurs) se sont posée est la suivante : « comment faire vivre nos collections durant le confinement ? ». À la lumière de cette question, une évidence apparaît : si les visiteurs ne peuvent plus voir les œuvres physiquement, ils doivent désormais approcher les œuvres virtuellement. Et ce qui est encore souvent considéré comme un paradoxe au sein du secteur muséal se révèle être d’une évidence implacable. De fait, le numérique devient ce palliatif à l’impossibilité de montrer physiquement les collections. Les propositions et les moyens sont variés prônant tous le même discours : celui de l’apprentissage, du divertissement et du souvenir par la collection muséale. Plus encore, la notion d’exposition permanente se décloisonne totalement et des pièces qui ne sont plus montrées au public depuis des années reviennent sous le feu des projecteurs. Plusieurs moyens sont mis en œuvre pour cela. Par exemple, l’instantané sur une œuvre de la collection (accompagné d’un commentaire ou d’une anecdote) conquiert bon nombre de petites institutions pour lesquelles l’exercice semble particulièrement en adéquation avec la taille de l’organisation. Nous retenons, entre autres, les explications décalées du conservateur du Musée de la Rubanerie cominoise ou du Musée vir[us]tuel des Musées de la Ville d’eaux de Spa. Par ailleurs, une enquête menée l’an passé auprès de la population belge (Enquête museumPASSmusées/Ivox/2019) montre qu’en Wallonie, 26 % des visiteurs viennent dans les musées en famille (contre 21 % de moyenne nationale). C’est dire si le public familial est important en Wallonie. Ce n’est donc pas étonnant de voir qu’un nombre important d’activités ludiques et pédagogiques sont mises en place pour les enfants lors de ces deux dernières semaines. En effet, entre bricolage, apprentissage de savoir-faire, jeu… il y en a pour tous les goûts. Le confinement est également l’occasion de mettre en avant les réalisations issues d’animations pédagogiques ante crise sanitaire. De fait, par des vidéos réalisées en Stop motion, le Musée des Transports en commun démontre tout son savoir-faire pédagogique. Très vite aussi, les plus importantes institutions wallonnes mettent en ligne leurs audioguides avec images (Musée royal de Mariemont), des capsules vidéo (Citadelle de Namur, le Musée de l’Orfèvrerie de Seneffe…) et des vues à 360 degrés d’expositions permanentes ou temporaires et/ou d’espaces muséaux (Mundaneum, Musée de la Boverie…). Le Musée Félicien Rops ira jusqu’à proposer des visites décalées de ses collections avec pour guides des comédiens. L’an prochain, plusieurs institutions wallonnes proposeront une exposition sur la pandémie (Musée de la Vie wallonne, Hôpital Notre-Dame à la Rose).

A travers notre projet Behind the Museum, nous avions pour objectif de rendre visible ce qui ne l’était pas ou ne l’était plus. C’est de cette manière que quatre projets ont été entamés courant 2019. L’exposition temporaire Benoît+Bo a été la première exposition numérisée en vues à 360 degrés. Différentes capsules vidéo (sur la restauration de masques notamment) et des vues des réserves du Musée international du Carnaval et du Masque à Binche, qui accueillait l’exposition précitée, ont également été réalisées. Plus tard, c’était la scénographie de l’Aquarium-Muséum à Liège datant des années 60, qui allait passer sous le spectre de la caméra à 360 degrés et pour cause, celle-ci va bientôt disparaître au profit d’une scénographie plus contemporaine. Suivirent la Brasserie à Vapeur de Pipaix et le Musée du Folklore et des Imaginaires de Tournai. Dernièrement, trois nouvelles institutions sont venues compléter la proposition initiale. Toute notre réflexion avait été guidée par la nécessité, non pas de remplacer le physique par le virtuel, mais de les rendre complémentaires. L’expérience visiteur s’en voyait donc augmentée, et la mémoire de lieux amenés à disparaître ou peu visibles, était renforcée. Nous n’imaginions pas alors que cette volonté de rendre visible ce qui ne l’était pas serait accrue par la crise que nous vivons. Aujourd’hui, ce projet prend un sens auquel nous ne pensions pas : être un des garants de la visibilité des institutions muséales wallonnes et leur permettre de pouvoir continuer une part de leurs missions. Plus tard, il était toujours question de mémoire quand nous avons décidé de mettre en place un questionnaire à destination de la population avec notre réseau de Musées de Société Homusée. A l’instar du Musée de la Civilisation (Québec) qui propose à la population de répondre sur son site à la question « Distanciation sociale : de quoi vous ennuyez-vous le plus ? », il nous semblait crucial de documenter et de pouvoir objectiver cet évènement inédit. Cette enquête en deux temps aura pour but de comprendre la vie des citoyens avant, pendant et après la crise en identifiant ou non les changements opérés.

En somme, après avoir été surprises par la soudaineté de l’expansion du virus menant à leur fermeture, les institutions muséales wallonnes, face à la gravité de la situation, inventent de nouveaux moyens pour diffuser leurs collections tout en gardant à l’esprit les missions sociétales qui sont les leurs : mémoire, apprentissage et divertissement. Aujourd’hui, chaque institution s’adapte notamment grâce au numérique et aux différentes facettes qu’il propose pour une médiation toujours plus proche des publics et de leur manière de vivre.

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Clément Lalot, Directeur, Musées et Société en Wallonie asbl

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*L’association Musées et Société en Wallonie rassemble un peu plus de 170 institutions sur le territoire de la Wallonie. A travers ses missions, elle oeuvre au quotidien depuis 1998 à la professionnalisation de ses membres et s’inscrit dans une dynamique de promotion touristique.