27 avril – Quel rôle pour un CCSTI dans un cas d’actualité scientifique aussi plurielle et controversée ? – Sandrine Bron

 

La Nef des sciences est un CCSTI qui existe depuis les années 1980 dans le Haut-Rhin. Parmi nos activités, nous menons avec l’Inserm et plusieurs partenaires[1] une programmation événementielle qui propose de multiples formats (rencontres, débats, conférences, expositions, escape games) sur le thème de la santé. Cette manifestation se tenant au mois de mars, la crise sanitaire que nous vivons et qui a touché le Grand Est de plein fouet a fortement joué les trouble-fête, non sans une certaine ironie.
Au début du mois de mars, les rassemblements ont été restreints à un nombre limité de personnes. Une semaine plus tard, la Nef a été contrainte de fermer ses portes et d’annuler tous ses événements. La semaine suivante, le confinement était imposé à toute la France.

Dès le confinement, la communauté des institutions culturelles scientifiques a su réagir et contourner la contrainte. Des outils concrets mis en place rapidement par l’Amcsti et l’Icom, ou encore l’Ocim ont accompagné les structures, relayé les bonnes pratiques et diffusé les contenus. Ainsi, le réseau de la CSTI est parvenu à innover et à se tourner avec aisance vers le numérique afin de poursuivre les actions de diffusion. Sur la thématique spécifique de la pandémie, les contenus de vulgarisation aujourd’hui ne manquent plus.

Toutefois, pendant les premiers stades de l’épidémie en France, le coronavirus était sur toutes les lèvres mais peu de newsletters ou de sites de CCSTI ne traitaient le sujet[2]
Durant les semaines qui ont précédé la fermeture et les annulations, chaque événement a été la source d’interminables débats au sein de notre équipe. C’est ainsi que s’est posée la question suivante à la Nef des sciences : en tant que centre de culture scientifique, quel est notre rôle dans un cas d’actualité scientifique aussi plurielle et controversée, et ce, en tout début de crise ?

Un malheureux événement

Lorsque le Covid-19 a commencé à se répandre, les rumeurs et les remèdes « fait-maison » ont fleuri sur les réseaux sociaux et dans les conversations mondaines. Que ce soit pour guérir de la maladie, pour se protéger du virus ou encore pour se lancer dans la fabrication artisanale de gel hydro-alcoolique, il y en avait pour tous les goûts De même, le virus lui-même était source de potins des plus croustillants, tantôt vaincu par un simple bain chaud et de la cocaïne, tantôt résistant plus d’un mois sur poignée de porte.
Or, nous avions justement programmé une soirée consacrée aux remèdes de grand-mères et autres médecines alternatives dans le cadre du mois de la santé. Cette soirée avait pour objectif de questionner ces approches parfois efficaces, parfois inutiles – voire dangereuses – au regard de la démarche scientifique. Nous voulions également comprendre comment la recherche étudie les traditions pour découvrir de nouvelles molécules aux propriétés intéressantes. Face à l’actualité, nous avons décidé d’en profiter pour aborder les idées reçues autour du coronavirus. L’événement a donc été maintenu, malgré les restrictions. Cet événement a suscité un bel engouement de la part de notre public mais également du côté de l’équipe, qui avait la sensation d’apporter des éléments concrets au débat science-société du moment. Il a cependant été annulé au dernier moment, sur décision des intervenants, certains étant mal à l’aise à l’idée de débattre du sujet « à chaud », craignant malgré leur qualité de scientifiques de manquer d’expertise.

Un Centre de Culture Scientifique, technique et Industrielle

En tant que CCSTI, la Nef des sciences se définit comme un lieu d’échange, de rencontre, de débat et d’éducation sur « la science en train de se faire ». Historiquement, la création même des CCSTI provient, entre autres, de la volonté de mettre la science en culture, au cœur de la vie citoyenne. Ainsi Etienne Guyon écrit « Les CCST ont été créés pour aider les citoyens à mieux connaître et évaluer les enjeux de la société en proposant une information de base et un cadre de dialogue autour des sciences. Mais dans le même temps, ils se sont efforcés de présenter la science comme une partie intégrante de la culture. La société qui réussira cette intégration pourra évaluer de manière plus lucide les enjeux culturels, économiques, sociaux, éthiques des développements technoscientifiques »[3].

À la différence des nouvelles technologies à enjeux éthiques comme les OGM ou l’intelligence artificielle, l’épidémie de Covid-19 n’est pas issue de la recherche ou inventée par l’humanité. Elle ne présente pas une perspective de progrès mais des effets uniquement néfastes, et à court terme. Au-delà d’un enjeu scientifique, l’épidémie de Covid-19 est à la fois :

  • une actualité chaude, émotionnelle, qui fait de nombreuses victimes ;
  • une controverse (gestion de la crise et crise de l’hôpital, données sur l’épidémie et sur la biologie du virus, gestion géopolitique de la pandémie) ;
  • une recherche scientifique en cours et non aboutie (incertitudes et recherches en cours sur les caractéristiques du virus et de sa propagation mais aussi sur les traitements possibles et les conséquences du phénomène global sur nos sociétés) ;
  • un bouleversement de notre quotidien et de la société (fermeture des écoles, arrêt des entreprises, célébrités et personnalités politiques également touchées, crise économique, gestes barrières et finalement confinement, etc.).

Ainsi, donner accès à une base d’information commune sur le sujet tout en offrant un espace de réflexion sur les multiples enjeux de société concernés par la crise est indispensable pour la comprendre. Dans ce sens les CCSTI ont un rôle à jouer.
Comment dans ce cas tenir les conditions à la fois d’écoute et d’accès à la parole pour tous ?

Les difficultés d’une médiation scientifique de début de crise

Les chercheurs sont encore trop souvent considérés comme des experts, en opposition du grand public qui manquerait de connaissance scientifique pour adopter un comportement, avoir une opinion ou encore prendre des décisions « éclairées ».
Or, au début de la crise, la recherche ne peut pas encore se positionner comme affirmative. Les données manquent ou sont incertaines, les hypothèses sont complexes. Il n’est pas simple d’assumer un discours qui affirme ne pas savoir, et que ce qui est dit ce soir peut ne plus être valable demain. Les chercheurs ne sont pas toujours à l’aise avec ce manque de maîtrise et refusent alors les débats. Beaucoup se sont demandé si le fait de montrer que la recherche était nuancée pouvait accroître la panique au lieu de l’apaiser. Dans le cas de nos événements, les intervenant(e)s craignaient un débat « biaisé », où la discussion ne pourrait être « saine ».
En tant que CCSTI, nous estimons que c’est justement en offrant un espace d’expression et de débat que l’on peut tenter de dissiper les craintes du public, d’apaiser les controverses, d’approfondir les opinions. Cela nécessite toutefois un travail fin et professionnel de la part des médiateurs, qui doivent être formés et capables de garantir un échange serein malgré les instabilités émotionnelles et scientifiques du débat.

L’autre difficulté que nous devons affronter est l’urgence sanitaire. Quelle est la place, dans un contexte de gestes barrières et de contagion pour un CCSTI qui prône l’échange et la rencontre ? Faut-il prendre le risque de proposer l’événement, mais avec un nombre de visiteurs moindre, au nom du maintien du dialogue, ou donner le bon exemple en annulant purement et simplement ? Qui est alors responsable en cas de propagation : le public qui choisit de venir, la structure qui accueille ou celle qui organise l’opération, le manque d’interdiction formelle ?
Le plus difficile en début de crise, a été de fermer les portes du CCSTI par mesure de précaution, quand les bars, les trams ou encore les magasins de décoration ne semblaient pas inquiétés par ces questions.

D’ailleurs, lorsque nous décidons de maintenir le débat et d’aborder des sujets d’actualités, qui engageons-nous ? Est-ce uniquement notre structure ou bien également les financeurs qui nous soutiennent ou encore les institutions d’où proviennent les intervenants, comme les universités par exemple ?
À l’inverse, les CCSTI sont-ils perçus par les institutions et structures comme des lieux sur lesquels se reposer en temps de crise pour permettre la sensibilisation aux questions scientifiques de ses enjeux, pour s’assurer de l’expression citoyenne ?
De même, la question se pose de savoir si le public considère le CCSTI comme un lieu où trouver des réponses en cas d’actualité scientifique controversée.

Enfin, plus concrètement, le fonctionnement de l’association impose une anticipation de sa programmation des semaines, voire des mois à l’avance, et une gestion de trésorerie laisse peu de place à l’adaptation. De même, pour que la communication auprès des publics fonctionne il faut s’y prendre en amont. Une telle organisation est incompatible avec la souplesse nécessaire au traitement d’une actualité. Il se trouve que la crise ici s’accordait avec notre programmation sur le thème de la santé. Dans un cas où cela n’est pas possible, comment financer et justifier le temps passé au traitement d’une actualité dont on ne connaît pas encore toutes les répercussions ?

Conclusion

L’arrivée du Covid-19 a permis à la Nef des sciences de questionner son rapport à l’actualité scientifique, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un enjeu de société immédiat. Nous pensons pouvoir jouer un rôle dès les premiers signes : décrypter pour mieux comprendre. Cependant, il nous reste à trouver les bonnes pratiques pour maintenir notre pertinence sans tomber dans le sensationnalisme ou encore perdre de vue l’intérêt de traiter les sujets avec un recul parfois nécessaire.
La crise sanitaire a imposé un ajustement de nos méthodes de diffusion de la culture scientifique, centré sur le numérique. Confinement oblige, les rassemblements se font sur la toile, les animations sont filmées depuis le domicile des médiateurs. Quel sera l’impact de ces changements sur l’expression citoyenne, sur la mise en débat et le dialogue ? Comment les professionnels sont-ils parvenus, au sein de leurs structures, à maintenir la participation du public au débat science-société qu’est le Covid-19 ?

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Sandrine Bron, Directrice de la Nef des Sciences

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[1] événement est également possible grâce à l’implication de nombreux partenaires en Alsace.

[2] Notons que l’université de Lorraine a diffusé dès le mois de mars des vidéos de conférences de chercheurs traitant de la question du coronavirus quand d’autres ont rédigé des articles de vulgarisation sur la question. D’autres encore ont relayé les articles intéressants, des contenus rigoureux, des liens utiles pour comprendre et se protéger du Covid-19.

[3] GUYON É., MAITTE B. Le partage des savoirs scientifiques, La revue pour l’histoire du CNRS, n°22, 2008