28 avril – Les musées européens se préparent à la fin de la pandémie de Covid-19 – David Vuillaume

 

Dans les rues de Berlin, le Friedrichstadt-Palast, plus grand théâtre de variété d’Europe a fait enlever les affiches qui vantaient son prochain spectacle. À leur place, le visage d’un danseur triste et ces mots en majuscule : « Berlin, we miss you ». Oui le public nous manque. Les lieux de culture et en particulier les musées sont certes actifs en coulisses et sur internet mais ils sont fermés. Sans public sur place, il leur manque l’essentiel.

Pour combien de temps encore ? La diversité du paysage politique, culturel et sanitaire en Europe est particulièrement visible durant cette épidémie de Covid-19. À la mi-avril 2020 au Danemark, les enseignants des écoles maternelles ouvertes depuis quelques jours demandent avec insistance la réouverture prochaine des musées. En Suisse et dans certains Länder allemands, la date de la réouverture des musées vient d’être fixée (fin avril en Thuringe et en Brandebourg, début juin en Suisse). En Italie et en France, il semble encore prématuré d’arrêter des plans de sortie de crise aussi précis. Une chose est sûre : les musées vont rouvrir leurs portes et je l’espère sonner ainsi symboliquement la fin – ou du moins le début de la fin – de la crise.

Ce ne sera pas facile mais les musées ont les moyens d’ouvrir le chemin qui mènera à une certaine normalité. Ils peuvent en effet relativement facilement limiter le nombre de visiteurs et assurer – le temps qu’il le faudra – les distances de sécurité et les autres mesures nécessaires de précaution. Comme les visiteurs se déplacent, le risque de contamination est aussi faible que lors d’un passage dans un magasin. Les visites de groupes et l’ouverture de grandes expositions devront encore attendre, comme celle de leurs boutiques et cafés. Il faudra bien sûr également que leur personnel puisse ou veuille reprendre le travail. Nous avons la chance que la plupart des musées européens aient pu profiter de mesures de protection de l’emploi. Ainsi le personnel d’accueil et de surveillance devrait rapidement pouvoir reprendre son service. Il faudra assurer sa sécurité en lui fournissant notamment des masques de protection et en installant des parois transparentes aux comptoirs d’accueil. Il y a encore beaucoup à faire mais les musées s’y préparent. Ils rouvriront progressivement au rythme dicté par leurs autorités et les moyens dont ils disposeront.

Enfin il faudra que les visiteurs soient au rendez-vous. Ils ne vont pas se ruer sur les musées dès la fin du confinement. Il faudra qu’ils s’habituent à nouveau à se mouvoir dans un lieu qui n’est pas leur espace privé. Il faudra qu’ils gèrent leurs craintes quand il s’agira de toucher des écrans ou de manipuler d’autres dispositifs de médiation. Mais l’annonce de la réouverture des musées, même partielle et limitée, est un symbole qui revêt une grande valeur : en les rendant à nouveau accessibles dès que possible, les autorités réaffirment que par leur rôle culturel, social et éducatif, les musées ne sont pas des producteurs de divertissement optionnel mais des acteurs essentiels à la vie de la communauté.

Les premières semaines seront laborieuses, frustrantes et coûteuses car il y aura beaucoup de travail et d’employés pour peu de visiteurs. Mais le public reviendra. Car il ne manque pas seulement aux musées, les musées manquent aussi à leur public. Le succès des activités développées par les musées pour leurs visiteurs en ligne en est une preuve. Plus de 40 % des musées ont vu croître leur audience en ligne certains notent même une augmentation de plus de 100 %. Le sondage[1] que NEMO, le Réseau européen des organisations de musées a mené auprès de 650 musées dans 41 pays montre que plus de 60 % des musées ont accru leur offre sur internet durant la crise sanitaire due au Coronavirus, 30 % ont adapté les tâches de leurs employés pour enrichir leur offre en ligne et 13 % ont même pu disposer de ressources supplémentaires à cet effet. Bien dans leur rôle, de nombreux musées d’histoire et de civilisations profitent des relations qu’ils entretiennent avec leurs publics confinés pour les inviter à leur envoyer des objets et des témoignages en lien avec le nouveau virus et ses effets directs ou collatéraux[2]. Bientôt nous retournerons au musée pour se souvenir de cette période, pour prendre du recul et réfléchir à sa signification. L’agilité et la réactivité dont font preuve les musées européens durant cette crise sont très réjouissantes. Elles montrent que les musées sont à l’écoute de leur public et de leur temps. C’est bien d’ailleurs la seule nouvelle réjouissante dans cette terrible épreuve humaine et collective que la pandémie nous a imposée.

La situation financière des musées depuis leur fermeture due à la crise sanitaire est grave, voire même catastrophique pour les grandes institutions dans les centres urbains ou dans les régions touristiques qui mentionnent des pertes allant jusqu’à 600 000 euros par semaine[3]. Grâce à de nombreux programmes de soutien public, la majorité des musées européens n’a pas dû procéder à des licenciements. Cela dit, une grande partie des indépendants engagés par les musées dans le domaine du conseil, des expositions ou de la médiation se sont retrouvés du jour au lendemain sans activité et sans revenu. Dans les pays qui n’offrent pas de programmes d’aide financière aux indépendants et aux petites entreprises, leur situation est dramatique.

À des rythmes et à des intensités différentes, l’effort collectif contre la pandémie permet désormais d’envisager la fin de la crise. Nous ne savons pas encore ce qui aura changé lorsqu’elle sera derrière nous. Nous ne savons pas encore quelles leçons nous tirerons pour l’avenir. Nous savons seulement que la sortie de crise fait partie intégrante de cette même crise. Et que les musées nous auront accompagnés, pendant et après la pandémie, pour la supporter et même, pourquoi pas, lui donner du sens.

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David Vuillaume, Directeur de l’Association allemande des musées, Président du Réseau européen des organisations de musées (NEMO)

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[1] Network of European Museum Organisations (NEMO), Survey on the impact of the COVID-19 situation on museums in Europe, April 2020

[2] Par exemple, les musées municipaux de Munich, Cologne et Berlin. La Deutsche Digitale Bibliothek recense les différents projets de ce genre en Allemagne.

[3] Network of European Museum Organisations, ibid