29 avril – Interroger l’impact du confinement sur les publics des musées ? – Gaëlle Lesaffre

 

Le confinement auquel la société française est astreinte en ce printemps 2020 voit fleurir les enquêtes diffusées en ligne pour mesurer son impact et celui de l’épidémie de Covid-19. Les réseaux professionnels, syndicats, organismes divers, faute d’être en capacité de donner des réponses à cette situation sans précédent, saisissent l’importance de recueillir des données pour se doter d’outils d’aide à la décision et envisager le futur : qui sur les répercussions économiques, qui sur les conditions de travail, qui sur l’activité… Dans ce contexte, les musées ne manquent certainement pas de s’interroger, eux aussi.

Parmi les nombreux angles qui peuvent être questionnés, je souhaite partager avec vous la perspective d’interroger l’impact du confinement sur les publics, et notamment sur leurs représentations du musée et sur leurs pratiques muséales. Gageons que la fermeture totale de l’ensemble des musées pendant plusieurs semaines et la vie confinée agiront comme un révélateur des représentations et des attentes des publics, et plus largement des Françaises et des Français, vis-à-vis des musées dans la société. En réaction, leurs pratiques – ou leur absence de pratique – pourraient se voir affirmées ou modifiées. Ceci mérite d’être questionné.

Il est inhabituel d’interroger l’impact d’une situation, d’un événement extérieur, « sur » les pratiques culturelles. On interroge plutôt l’impact des pratiques culturelles ou de la rencontre avec les œuvres « sur » les publics. D’ailleurs, lorsqu’elle existe, cette démarche est surtout réalisée auprès des publics bénéficiaires d’actions culturelles spécifiques, comme les publics scolarisés ou les publics dits empêchés. Les attentats de novembre 2015 ont, toutefois, pu donner lieu à des études d’impact, notamment dans le secteur du spectacle [1]. Ici, il s’agira d’évaluer l’impact d’une situation vécue nationalement et à tous les niveaux de la société, le confinement, mais dans des conditions bien différentes : en travaillant ou non [2], en télétravail ou non ; en percevant une rémunération, une allocation, sans revenu ; seul.e ou non ; avec charge d’un ou plusieurs enfants ; avec un équipement et une connexion Internet de qualité ou non, etc.

La démarche doit d’abord tenir compte de la cause particulière de ce confinement – une épidémie. On peut s’interroger sur la façon dont les publics perçoivent le traitement de l’actualité liée à l’épidémie par les musées en tant que membres de la société porteurs de savoirs et de discours. Comment les publics auront-ils cherché auprès des musées des réponses, des éclairages, et je ne limite pas ici ce questionnement aux musées de sciences [3] ? Comment les musées d’art, les musées de sciences, les musées de société répondent-ils, auront-ils répondu aux attentes des visiteurs, et plus largement des citoyens sous cet aspect ?
Parce qu’elle a conduit à la fermeture des lieux publics, l’épidémie interroge aussi les intentions de visite et les conditions qui seront attendues à l’avenir par les publics pour réaliser une visite muséale. On peut penser que les conditions exigées pour la fréquentation des commerces alimentaires et de la grande distribution en période de confinement impacteront l’image de ce qu’elles pourraient être pour d’autres lieux, incluant les musées. Mais existera-t-il des attentes propres aux musées et aux lieux de patrimoine ? Et la confiance des visiteurs sera-t-elle « éprouvée » ? (Le Marec, 2017)

Le confinement ensuite, a conduit à donner accès aux musées exclusivement en ligne. Force est de constater que leur présence numérique et leur offre en ligne sont inégales et s’inscrivent dans une large offre culturelle et de divertissement : streaming, podcasts, jeux vidéo en ligne, livre numérique, vidéo et musique à la demande… Du côté des publics et des citoyens, le confinement est à la fois le théâtre des inégalités d’accès au numérique et celui de l’intensification de l’utilisation des outils numériques pour de multiples activités : travail, entretien des liens sociaux et familiaux, scolarité, information, achats, sans oublier les pratiques culturelles et de loisirs… Dans ce contexte, l’augmentation générale et conséquente de la fréquentation des musées en ligne paraît peu probable. Les chiffres de fréquentation affichés par le musée du Louvre lors de la seconde semaine du confinement en France (évolution de 40 000 à 400 000 visites/jour sur le site Internet, dont la moitié pour la visite virtuelle en anglais) et abondamment relayés par la presse nationale ne peuvent faire référence pour les musées dans leur ensemble. L’image des musées pourrait-elle être impactée à court terme ou durablement par la visibilité donnée aux plus grands et aux plus célèbres ? Ou la visibilité numérique ne fait-elle que reproduire ce qui existe déjà « dans la vraie vie » ?
Enfin, avant que nous ayons à vivre l’expérience du confinement, une étude a déjà pu mettre en évidence que la fréquentation des musées « en ligne » en France est majoritairement liée à leur fréquentation sur place [4]. La période où l’accès aux musées aura été exclusivement numérique offre l’occasion inattendue d’interroger la valeur ajoutée de leur présence en ligne, quand la visite numérique n’est pas associée à une visite sur place. Comment les contenus consultés auront été identifiés ? Auront-ils répondu aux attentes des publics ? Enfin, quelles seront les pratiques muséales numériques et les attentes qui émergeront ?

S’agissant de réfléchir à une étude d’impact, on ne peut faire l’économie d’aborder la question de sa temporalité. Doit-elle questionner urgemment l’impact du confinement et de l’épidémie sur les pratiques, les attentes et les représentations du musée, avant la réouverture des musées ? Vaut-il mieux prévoir d’interroger les publics plus tard, une fois les musées à nouveau ouverts ? Le questionnement sera-t-il plus pertinent à plus long terme encore, pour ne retenir que ce que le confinement aura inscrit durablement dans les pratiques, les attentes et les représentations des publics ? Chacun de ces temps répond à des objectifs différents, tous m’apparaissent légitimes et porteurs de réponses au service du lien entre les musées et la société.

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Gaëlle Lesaffre, Chercheuse indépendante, Rennes.

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[1] Voir par exemple le « baromètre des pratiques culturelles des français en matière de spectacles musicaux et de variété et étude sur l’impact des attentats sur le secteur du spectacle » réalisé par Harris Interactive en septembre 2016 pour le Prodiss et l’observatoire du Live.

[2] Sans parler de la spécificité des personnels soignants.

[3] Voir, notamment, le site internet de La Cité des Sciences.

[4] Voir Jonchery Anne. « Observer les pratiques en ligne des publics des patrimoines » pp. 50-52
in Culture & Recherche : Les publics in situ et en ligne, n°134, Hiver 2016-2017.