3 avril – En Italie, la pandémie empire la situation déjà fragile des médiateurs de musées – Giulia Fiumara

 

Depuis le 26 février l’Italie fait face au Covid-19 et, si les règles de distanciation sociale ont commencé à s’imposer rapidement, les mesures les plus strictes ont attendu le 8 mars avant d’être mises en place. Aujourd’hui, le pays est très touché et le milieu muséal italien, comme l’ensemble de la société italienne, est lourdement impacté par la pandémie.

Du côté des institutions, qu’en est-il de la mission d’inclusion, d’interaction et de lieu de socialisation que tout musée du XXIe siècle s’était donnée ? Et, de façon plus directe, quid de ses finances ? Qu’en-est-il de la « rentabilité » de centaines d’expositions qui venaient d’être inaugurées ou qui étaient en cours quand la diffusion du Coronavirus est venue drastiquement bousculer nos habitudes, ainsi que la santé de milliers de nos compatriotes et de millions de personnes dans le monde entier ? Jusqu’à quand pourra-t-on réduire le tout à une compétition de hashtags sympathiques accompagnés de photos, de vidéos et de morceaux de musique choisis par notre musée préféré et censés nous tenir compagnie ? Le monde physique réussira-t-il à retrouver son éclat, indépendamment des hashtags, des vidéos, des jolies photos de nos salles de musées postées sur Instagram « en attendant la réouverture » ? Serons-nous capables de nous limiter à cet univers virtuel qui est désormais notre double, voire même notre moitié, sans laquelle nous ne sentons pas tout à fait complets ?

Du côté des personnes travaillant dans le milieu de la culture, il reste encore moins à philosopher : une très grande partie de ces personnes sont habituellement en situation professionnelle précaire et le Coronavirus n’a fait que grandement empirer une situation déjà difficile. Je suis médiatrice culturelle muséale depuis de nombreuses années. Je suis italienne, j’ai longtemps vécu et travaillé en France, et suis revenue vivre en Italie il y a juste un an. Je sais donc de quoi je parle : beaucoup de « métiers de la culture » ne sont pas bien rémunérés (euphémisme ?), et ce en dépit de l’importance (voire de la nécessité) de cette fonction dans la société. L’incompréhension pour ces métiers est omniprésente dans la société, avec parfois une ombre de soupçon, si ce n’est de mépris. Peu de fois j’ai eu l’impression que mes interlocuteurs en société se doutaient de la passion, de la créativité, de la conviction, de la générosité et de l’effervescence qu’il faut sans arrêt pour bien faire ce type de métier qui, non, n’est pas inutile ! Au contraire… Je sens sur moi la responsabilité de faire bonne impression sur cet enfant ou adulte dont c’est peut-être la première (et je n’espère pas la dernière) visite dans un musée… A-t-il/elle déjà eu la chance de regarder le monde à travers le prisme de l’art ?

Or, si ce manque de considération est impressionnant aussi bien côté France que côté Italie, le scandale touche au sommet dans mon pays : ici, beaucoup trop de professionnels de la culture travaillent sans aucune visibilité sur leur avenir, ce qui veut également dire aucune visibilité sur leur possibilité d’être rémunérés quand le musée est fermé. Si ce n’est pas assez clair, je vais être aussi brutale que la situation que l’on vit :

  • le musée est ouvert = les groupes scolaires et/ou de touristes participent aux activités = les médiateurs culturels sont (peu et mal) payés ;
  • le musée est (justement) fermé en raison d’une épidémie = (je passe à la dernière partie de l’équation car vous aurez compris la logique) les médiateurs ne touchent pas un sou, passez-moi l’expression !

Il ne serait pas aisé de retracer précisément dans cet article toutes les étapes qui ont conduit à cette situation, d’autant plus que sa complexité est due aussi à une problématique générale du monde du travail (le sujet de l’organisation du travail n’est pas de ma compétence, mais j’ai déjà connu directement ou indirectement quelques situations professionnelles à donner les frissons, en France et encore plus en Italie). Toutefois, pour rester sur le sujet et sur le Pays dont il est question, je pense qu’il est utile de faire référence au tournant représenté par l’introduction de la loi Ronchey (1993), ayant institué l’organisation des « servizi aggiuntivi » (services additionnels) dans les musées. Quels sont les services qualifiés d’additionnels ? Le spectre est assez large, en voici la liste :

  • Accès, accueil, informations
  • Billetterie sur place ou en ligne
  • Visites guidées et médiation culturelle
  • Consultation des archives et participation aux activités scientifiques
  • Services d’édition
  • Bookshop et vente en ligne
  • Cafétéria et restaurant

Cette loi, conçue dans le but d’aller vers la modernisation des musées selon les préconisations internationales, a certes facilité l’introduction de ces services, les déléguant à des entreprises externes (privées) qui les prennent en gestion de façon agile et qui génèrent un chiffre d’affaire, mais elle a aussi introduit une logique de la sous-traitance généralisée des services, qui n’est pas bénéfique tous azimuts. Côté médiation, par exemple, l’existence d’un intermédiaire complique les échanges et met une distance sidérale entre la vie du musée au quotidien et les médiateurs. Pour revenir au fonctionnement des servizi aggiuntivi : en gros, le musée ouvre un marché pour chaque service qu’il doit organiser, et les prestataires qui sont intéressés font leur offre. Evidemment, la proposition qui présente la meilleure offre au meilleur prix sera retenue. Dès lors, la gestion du service devient une compétence non plus du musée, mais de l’agence/association qui a remporté le marché. C’est donc ce prestataire qui choisit ses collaborateurs et sa façon de les rémunérer… Sans trop de surprise : dans la quasi-totalité des cas, il s’agit de contrats de prestation occasionnelle n’assurant pas aux collaborateurs une pérennité (car de toutes façons le prestataire n’a pas de garantie que le marché soit reconduit et peut lui-même se sentir fragile et précaire) ni une tutelle, ni, encore moins, une contribution retraite.

A ce que l’on dit, le peuple italien ne s’indigne pas ou ne se révolte pas facilement. Pour preuve, le fait qu’il a fallu en venir au sommet de l’inacceptable pour que ce système qui l’était déjà montre toutes ses limites les plus insoutenables et convainque ainsi des intellectuels et des illustres représentants de ce monde de faire entendre leur voix sur la question. Ainsi, aucune manifestation dans la rue (si le peuple italien n’est pas le plus enclin à descendre dans la rue, ce moment de confinement serait certainement le moins adapté, quand bien même, pour s’y décider), mais des pétitions, des appels, des prises de parole qui font timidement sortir la question de l’ombre, dénonçant que beaucoup de personnes du secteur culturel se retrouvent aujourd’hui sans travail ni tutelle.

Je ne rentre volontairement pas dans le sujet des initiatives du gouvernement, qui propose des indemnités de quelques centaines d’euros (mais encore faut-il arriver à contourner les difficultés bureaucratiques) aux personnes ayant « involontairement » perdu leur travail. C’est heureux que cette mesure soit mise en place, c’est en revanche malheureux qu’une quantité impressionnante de travailleurs soient soumis, depuis bien avant l’arrivée du virus, au aut aut les obligeant au final à « choisir » le statut d’autoentrepreneur ou de collaborateur occasionnel, qui bien entendu ne prévoit aucune protection en cas d’interruption du rapport professionnel. Et ce peu importe la cause de ladite interruption.

Or, si une partie des opinions que l’on lit et entend dit qu’il faut savoir se réinventer en temps de crise, j’ai l’impression que le cri de ces travailleurs sert presque à nous dire « nous étions là et vous ne nous avez jamais vus. Ecoutez-nous, au moins maintenant, même s’il est peut-être trop tard ».
Alors, si je me félicite sincèrement de la créativité dont font preuve les propositions alternatives qui fleurissent, et plus généralement de toute idée qui nous sortira de cette situation, j’ai envie d’espérer que les revendications sociales portées depuis longtemps, que cette crise sanitaire sert à remettre en lumière, nous conduisent à une condition plus respectueuse pour les professionnels de la culture, mais aussi de tout autre domaine où règnent l’exploitation et la précarité, dont nous subissons en ce moment les conséquences les plus sombres.

Ainsi, une fois rendue la dignité à ceux et celles qui s’en sont trouvé parfois privé.e.s (par passion et/ou par nécessité, paresse, habitude, circonstance…), nous pourrons sans doute mieux participer ensemble à la construction d’un nouvel avenir, que les portes des musées restent fermées ou puissent enfin se rouvrir…

__________

Giulia Fiumara, médiatrice culturelle muséale