30 mars – L’iconicité du Covid-19 ou comment exhiber un ennemi invisible ? – Daniel Jacobi

 

Pour un spécialiste de communication scientifique, la pandémie provoquée par un virus parfaitement invisible – le SARS-Cov-2 – est exemplaire. Son nom est l’acronyme de l’appellation anglaise Severe Acute Respiratory Syndrome Coronavirus 2. Comment informer toute la population et la mettre en garde contre un ennemi des plus redoutables ? Non seulement, il est très infectieux et menace tout le monde, mais de plus, il fait mourir rapidement une proportion de ceux qui sont atteints de la maladie — le Covid-19 — qu’il provoque. Dans la communication des médias de masse, le recours aux images est, on le sait, pas seulement utile, mais aussi indispensable.

Pour un chercheur spécialiste d’imagerie scientifique, la crise actuelle est sidérante car elle montre la recherche de l’iconicité à tout prix en train de se faire. Et elle démontre aussi que les ressources iconographiques sont très limitées. Dans des travaux de recherche (aujourd’hui anciens !) j’avais nommé cette quête d’images, et ce en suivant la théorie Freudienne sur le travail du rêve, la prise en considération de la figurabilité.

J’ai extrait, à l’issue d’un parcours non systématique dans divers médias et sans aucune prétention à l’exhaustivité, trois catégories d’images et d’illustrations. Ce sont celles qui émergent de la presse écrite, de la télévision et plus marginalement de l’Internet dès lors que ces médias veulent s’adresser à leurs publics. Elles correspondent à trois catégories d’intentions : Exhiber l’ennemi ; Calculer le nombre de morts ; Figurer le combat du personnel soignant. Chacune d’elle fera l’objet d’un billet distinct à paraître dans cette rubrique de l’Ocim.

Dans ce billet, je ne parlerai que du premier cas :
Comment exhiber un coronavirus parfaitement invisible

Le SARS-Cov-2 est non seulement tellement minuscule (environ 150 10-9 mm) qu’il faut utiliser un microscope électronique pour entre-voir ou deviner sa silhouette. Tout ce que nous savons, en dehors de son extrême dangerosité, est très peu de chose. Il n’est pas possible de raconter la vie de cette minuscule entité qui n’est pas tout à fait un être vivant. Dès que le virus est fixé sur les cellules du corps humain, le brin d’ARN dit messager fait fabriquer de l’ADN dans tout le corps de la personne contaminée. Et c’est cet antigène qui génère les premiers symptômes du Covid-19.

Nous savons aussi que le virus a une structure très rudimentaire : un brin d’ARN messager enveloppé d’une membrane lipidique. Or, sauf pour des schémas à caractère pédagogique, on ne peut dessiner simplement ni une membrane, ni un acide ribonucléique (on se souvient du combat scientifique de la schématisation de l’ADN sous la forme d’une double hélice de ce composant essentiel puisqu’il est celui de la transmission des gènes).

Pour visualiser le SARS-Cov-2 on trouve un peu partout dans la communication scientifique actuelle une image récurrente celle du modèle de ce coronavirus.

Source : https://sparkhealthmd.com/tissue-plasminogen-activator-tpa-may-treat-respiratory-failure-in-covid-19/1096/ – Image credits- ut.edu

Que montre cette image ? Il ne s’agit pas, en dépit des apparences, d’une photo très agrandie du virus dans le corps d’un patient. Il est impossible de le photographier en une image avec de la profondeur de champ. Et surtout pas avec de si belles couleurs et faisant apparaître ces spectaculaires ventouses dressées sur toute sa surface. Cette image est une représentation conventionnelle / construite à l’aide d’un processus de médiation instrumentalisée complexe / à partir d’une préparation biologique fixée / placée sous un microscope très puissant / produisant des images toutes grises / retraitées ensuite numériquement à l’aide d’instructions commandées par des spécialistes d’imagerie biologique ultramicroscopique.
Pourquoi est-il rouge ? Pourquoi ces ventouses et cette mise en scène dans un espace avec de la profondeur de champ ? Et pourquoi le producteur d’information a-t-il décidé et choisi d’éditer celle-ci au sein d’une dizaine d’autres clichés disponibles dans les agences spécialisées qui les commercialisent ?

Cette image offre en effet trois caractéristiques qui la rendent intéressantes. Et tout d’abord sa couleur à dominante rouge. Le rouge est une couleur chaude (le virus provoque de la fièvre). Le rouge est aussi conventionnellement le signe du danger et de l’interdit.
Ensuite les ventouses hérissées sur tout le pourtour de la sphère. D’abord parce que ce sont elles qui dessinent la couronne typique de cette famille de virus au point de lui donner son nom. Encore parce qu’elles visualisent génialement l’idée d’un objet collant, qui va pouvoir se fixer aisément sur sa proie et pire dont il sera très difficile de se débarrasser dès lors qu’il sera agrippé à celle-ci.
Enfin le décor sombre et écarlate en arrière plan. Dans lequel d’autres virus apparaissent. Certains au loin, donc flous, d’autres plus près. Le décor fait penser à un monde dangereux, inhumain, dans lequel seuls les nombreux virus ennemis guettent leur proie (décor parfaitement imaginaire car si l’on voulait représenter avec vraisemblance, on ferait apparaître l’encombrement indescriptible d’une cellule vivante et du milieu dans lequel elle est située). Le virus en dépit de l’élégance et de la séduction du modèle, c’est l’ennemi.

Espérons que prochainement une autre silhouette prototypique apparaitra dans les médias. Celle du (ou des) anticorps capables de lutter et de détruire ce dangereux antigène ennemi. Les anticorps sécrétés par les patients dès lors que l’immunité est en cours sont représentés sous la forme d’un Y.

A suivre…

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Daniel Jacobi, professeur émérite, Avignon université