5 avril – L’iconicité du Covid-19 ou le jeu des émotions dans les courbes mathématiques – Daniel Jacobi

 

Dans mon précédent billet, j’ai rapporté « avoir extrait, à l’issue d’un parcours non systématique dans divers médias et sans aucune prétention à l’exhaustivité, trois catégories d’images et d’illustrations. Celles qui émergent dès lors que les médias de masse veulent s’adresser à leurs publics ». Et je me suis d’abord intéressé à l’iconicité de l’ennemi : le SARS-Cov-2.

Passons aujourd’hui à une autre catégorie d’images, encore davantage présentes que ne l’est le portrait du virus dans tous les discours des médias. Il s’agit de figurer le décomptage de la population atteinte, soignée, hospitalisée ou hélas décédée des suites du Covid-19.
Cette préoccupation, parfaitement légitime, se manifeste par l’occurrence assez peu banale dans les médias de grande diffusion de courbes mathématiques et particulièrement de celles qui font apparaître une variation dite exponentielle. Les courbes mathématiques sont non seulement peu attractives, mais même repoussantes dans la mesure où elles renvoient le public vers des souvenirs, sinon pénibles, en tout cas difficiles ou laborieux : à savoir la période scolaire de l’apprentissage des fonctions et de la méthode pour les tracer graphiquement.

Ces courbes mathématiques ont comme objectif de représenter les variations d’un phénomène de santé et de ses conséquences sur la population en fonction du temps. A partir du recueil de données statistiques incontestables, le tracé essaie non seulement de faire apparaître son évolution depuis une date de départ, mais aussi de prévoir son évolution pour une période future.
Pour ce faire, on utilise une double échelle : en abscisse (la ligne horizontale)
apparaît le déroulement du temps ; tandis qu’en ordonnée (la verticale) sont placés les nombres de personnes concernées selon un pas déterminé (10, 100 ou 1000 personnes).
Pour établir ces graphiques, il faut évidemment disposer de données préalables et de leur enregistrement régulier. Et cela afin, non seulement de faire apparaître leur augmentation dans la durée, mais aussi de prévoir comment elles sont susceptibles d’évoluer dans l’avenir proche.

Dans le cas du Covid-19, on peut compter le nombre de personnes contaminées, ou le nombre de celles qui sont hospitalisées en distinguant les personnes en soins intensifs (réanimation) des autres patients. Mais on peut aussi tracer la courbe du nombre de morts provoquées par le Covid-19 en utilisant une échelle logarithmique. Ce qui permet de comprimer les grands nombres et de rendre le graphique plus facile à visualiser sur une surface réduite.

On reconnaitra dans ce graphique celui exhibé sur un plateau de télévision par le ministre de la santé.
Source : publié dans Le Monde, 13 mars

Jacques Bertin (un grand sémiologue récemment décédé) avait judicieusement dénommé ce type de représentation graphique — très répandue dans la recherche y compris dans les sciences sociales — une chronique. Dans le cas du Covid-19, une maladie on le sait maintenant très infectieuse, un sujet malade peut transmettre et diffuser le virus à plusieurs personnes saines. Une simulation dans laquelle un seul sujet peut en contaminer deux donne lieu à la production d’une courbe vertigineuse qu’on appelle une croissance exponentielle. Le nombre de personnes contaminées croit très vite et se dirige vers l’infini. Comme le fait remarquer le mathématicien (et par ailleurs excellent vulgarisateur) Etienne Ghys : « Nous avons tous pris conscience que les puissances de 2 croissent vraiment vite : 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, etc., pour dépasser le milliard en à peine 30 étapes. On sait moins que, si le nombre de nouvelles infections dans une épidémie double tous les trois jours, la moitié des personnes infectées depuis le début de l’épidémie l’ont été depuis moins de trois jours. La fonction exponentielle a des aspects terrifiants. »

La publication incessante et quotidienne de toutes ces chroniques à base de données simples ou logarithmiques est devenue une rime visuelle du discours plurisémiotique sur les ravages du Covid-19 dans les médias : dans la presse, à la télévision et sur un grand nombre de sites Internet. Ils sont actualisés en continu comme s’il s’agissait d’une bande dessinée ou d’un feuilleton. Ces courbes, il faut le mentionner, ne naissent pas de la fantaisie créatrice d’un infographiste. La plupart d’entre elles sont issues de travaux de chercheurs renommés comme ceux de l’université John-Hopkins aux USA ou du labo de simulation de Neil Ferguson (Imperial College, Londres).

Source : publié par Franceinfo le 30 mars

Mais pourquoi donc les médias de grande diffusion et tous publics se seraient-ils ainsi ralliés à la représentation de données froides et objectives transposées visuellement par le recours à des fonctions mathématiques ? « Les mathématiques, affirme le grand spécialiste du domaine Cédric Villani, sont la poésie des sciences ». Je ne sais pas si les courbes exponentielles (ou simples) qui paraissent quotidiennement le sont réellement. N’est-il pas paradoxal qu’un ministre-médecin vienne sur un plateau de télévision en direct muni d’une chronique et dise qu’il espérait l’aplatir et/ou la décaler ? En tout cas cette omniprésence de chroniques prouve qu’elles renferment un puissant ressort narratif. D’abord parce qu’elles nous permettent de mesurer notre infortune en regard de celles des autres : allons-nous suivre le même chemin que l’Italie ou celui de l’Espagne ? Ensuite parce que nous guettons, non sans angoisse, le fameux plateau (désignation métaphorique du ralentissement de la croissance de la courbe). Ou mieux sa redescente et donc la chute. La chute n’est-ce pas précisément ainsi que l’on nomme la fin d’un récit ?

A suivre…

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Daniel Jacobi, professeur émérite, Avignon université