9 avril – Le post-Covid-19 : quel avenir pour les musées, comment les penser désormais, qu’en faire ? – Elsa Olu

 

L’impact du Covid-19 sur les manifestations culturelles a été immédiat et a fait l’effet, comme dans d’autres secteurs, d’une véritable déflagration.
Si le spectacle vivant est apparu comme le premier touché, les musées ont fermé les uns après les autres, et les programmations culturelles et d’expositions ont été mises à l’arrêt.

Une course à l’audience médiatique s’est alors engagée, avec le souci pour les uns d’exister malgré tout, pour les autres de faire quelque chose de leurs expositions jamais inaugurées ou à peine lancées. Jamais la France n’avait connu une telle saturation médiatique par la culture. Il en résulte une médiasphère surinvestie, des réseaux sociaux abreuvés d’offres en tous genres, allant des plus belles qualités de propositions au bricolage en urgence sous la pression des édiles ou de celles d’un monde qui cède avant tout à la conformité collective, dans la culture comme ailleurs.

Mais que restera-t-il post-confinement de cette offre culturelle ? Quel public atteint-elle, comment agit-elle et en faveur de quoi, change-t-elle les publics de la culture, les cibles des responsables, les pratiques culturelles, l’image de la culture… ? Quel est réellement son effet en confinement et cela incide-t-il l’avenir de musées pour ne parler que d’eux ?

Suivra d’autre part la crise sanitaire et le confinement une crise qui s’attend économique, probablement sociale, assurément culturelle. De semaines ou de mois de confinement, les collectivités territoriales ressortiront financièrement exsangues, leurs situations comme les nouvelles mesures et/ou obligations liées nécessiteront d’elles des révisions très fermes de leurs priorités, et ce au moins à l’échelle des mandatures qui s’ouvrent.

A cet endroit, alors que le net est bombardé d’offres qui vantent les musées, les collections publiques, les expositions thématiques, se posent mille questions, parmi lesquelles, en vrac :

  • Que faire des projets muséaux à la veille de nouvelles élections ? Doit-on les abandonner, pour apparaître responsables, les revoir et les réajuster, pour l’être davantage, les maintenir, au risque de ne jamais connaître leur aboutissement, ou au prix d’un sacrifice de besoins certainement bien plus urgents, et éthiquement, bien plus défendables ?
  • Outre leur redimensionnement financier en termes d’investissement et de fonctionnement, doit-on penser les musées comme on les pensait encore en mars 2020, doit-on revoir leurs offres, leurs cibles, leurs programmations, leurs modalités de présence dans la sphère sociale, dans l’espace public que constituent désormais les réseaux sociaux ?
  • Doit-on s’adapter à de nouveaux publics, penser de nouvelles formes ou de nouvelles pratiques muséales faisant de ces équipements plus encore qu’ils ne l’étaient des échappatoires salutaires pour des citoyens de tous âges aux syndromes post-traumatiques attendus, et à qui il faudra de l’envie, de la passion, de la force, de la confiance et autant d’endurance pour affronter la crise comme pour se réparer et repartir ainsi ou nouvellement ?
  • Pragmatiquement, que faire des projets en cours qui ne pourront plus être financés, comment les réajuster pour ne pas tout perdre de ce qui a été produit et éviter de gaspiller des années d’études et de projets, comment les réarticuler aux politiques culturelles des Communes qui devront toutes être redéfinies, comment communiquer sur ces positionnements et ces repositionnements à l’ouverture de nouvelles campagnes ou en début de nouvelles mandatures ?
  • Comment réinscrire ces équipements dans les nouvelles politiques territoriales qui vont se développer, comment tisser ces liens renouvelés entre culture et de nouvelles formes de tourisme dans une société qui verra probablement la reconfiguration complète de ses flux et se développer le tourisme de petite et moyenne proximités sous l’effet du syndrome post-traumatique, quelles nouvelles offres définir, comment trouver de nouvelles opportunités, rapidement, et à moindre coût ?

Autant de questions et plus encore auxquelles il va falloir répondre, ou essayer, par la formulation de vérités non pas transitoires, mais labiles, dans un monde sans cesse plus mouvant, celui d’un Héraclite ou si près des sagesses orientales, quand l’adaptabilité devient la plus grande force des individus comme du collectif, et que, loin de donner des coups de freins de panique à ce qui aura été le pansement pour toute une population des plaies en plein confinement, il s’agira bien de repenser les projets et programmes muséaux en cours, de retravailler les offres et les programmations culturelles, dans des délais courts et des coûts raisonnables.

On se souvient de 2008, et de l’onde de choc qui a impacté les projets muséaux entre 2009 et 2011. Il a fallu des années pour se relever, et les catastrophes de ces dernières années, Notre-Dame en tête, ont rappelé qu’il fallait veiller à la préservation de nos patrimoines qui faisaient aussi la richesse culturelle et économique de la France par effet rebond.
Les villes et les territoires vont avoir besoin de rebondir, le tourisme sera comme il l’est devenu un levier fort. Il convient donc de façon urgente de prendre à bras le corps ces questions, qui peuvent paraître secondaires en pleine crise sanitaire, mais qui doivent ouvrir des missions urgentes de repositionnement, car si le Covid-19 nous laissera à chacun-e et à tous des plaies définitives, il aura fait émerger non pas tant un intérêt collectif pour la culture, mais une capacité de la culture à nous aider à supporter les plaies sociales, collectives et individuelles, et cela seul mérite d’être entendu.

Forts de l’expérience de réduction des coûts acquise en 2008, à nous d’être capables d’accompagner désormais la refonte des politiques territoriales, en apportant aux élus et responsables politiques, aux conservateurs/trices et directrices/teurs d’équipements, aux technicien-ne-s, des années de savoir-faire, pour réviser les projets sans tout en perdre, et mettre en place avec eux des stratégies efficaces de révisions de leurs projets, de maintien de leurs équipements et de déplacements des offres dans des contextes financiers qui laisseront peu de marge de manœuvre.
On en fut capables, on en sera capables, si le Covid-19 est dramatique, il constitue aussi une opportunité pour qui entend ajuster notre monde à des valeurs que le mal paradoxalement rappelle et restaure.

__________

Elsa Olu, Muséologue-Muséographe elsaolu@orange.fr