10 mai – Fin de confinement : ouverture des vitrines, libérons les objets ! – Serge Chaumier

 

La crise présente n’est qu’un signe annonciateur des menaces qui pèsent sur le monde et il y a tout lieu de croire qu’elles ne feront que s’amplifier à l’avenir. Nous entrons dans la reconnaissance du processus d’effondrement, qui ira en s’accentuant et en se diversifiant. Comme l’évoquait de manière euphémisée le numéro de la lettre de l’Ocim de janvier dernier sur l’anthropocène, les menaces sont de plus en plus présentes. Il n’est plus temps de théoriser ex-cathedra sur l’effondrement et la collapsologie. Il faut désormais s’y préparer et voir comment les musées peuvent accompagner les phénomènes, pour qu’ils soient les moins violents, vécus le plus intelligemment que possible.

Rappelons d’abord l’origine du musée, en passant vite sur les aspects les plus connus, liés à l’accompagnement de la société démocratique, à l’émergence de l’espace public et de la capacité critique, à la volonté des Lumières de permettre la vulgarisation des savoirs et des connaissances, aux missions éducatives et civiques, à l’émancipation des individus. Tous ces aspects sont intéressants à explorer pour penser à une refondation. Il faut néanmoins rappeler d’autres sources moins valorisantes.

Le musée est également lié à l’essor de la société capitaliste. Le paradigme de l’accumulation des richesses, qui est accompagné du nécessaire cycle de production – consommation – destruction, n’est pas sans lien avec le muséal. L’objet de musée est à la fois un étalon, un témoin, une richesse et un rescapé légitimant le cycle. Etalon par sa valeur d’exemplarité des productions humaines, témoin de son inventivité et de sa diversité infinie, richesse puisqu’à l’image des réserves-or dans les coffres des banques (à l’époque), les objets de musées sont extraits du cycle économique pour garantir la valeur d’un ensemble (voir les impacts des collections publiques sur la cotation du marché de l’art). Ils sont aussi rebuts d’une société de consommation où les biens sont voués à la destruction pour leur remplacement perpétuel. Le capitalisme invente la décharge. Avant lui tout se recycle et les objets trouvent de nouvelles vies, leurs matériaux sont réutilisés, voire compostés pour réintégrer le cycle naturel. Le capitalisme génère la pollution, le reste inutile, plus ou moins caché, mais omniprésent. Il n’est pas anodin que l’essor des musées accompagne cette montée en puissance. Que ce soit dans les pays particulièrement moteurs de son développement que les collections privées puis publiques soient les plus probantes.

Le potlatch, décrit par Marcel Mauss [1], a notamment pour fonction de remettre à zéro régulièrement l’échelle des richesses et par conséquent des inégalités sociales. Le capitalisme au contraire provoque une volonté d’enrichissement sans fin, à l’image de ces grands musées dont la préoccupation d’accumulation est prégnante. Le musée est à la fois représentatif du capitalisme par sa volonté de thésaurisation et sa part maudite. Alors que la société capitaliste n’a de cesse d’extraire des ressources, de produire, et de remplacer en jetant pour activer la consommation, le musée préserve des biens devenus uniques, dont la valeur augmente avec la rareté, pour témoigner d’une époque révolue. L’accélération du temps, par le remplacement incessant des cycles de vie vient s’inscrire comme marqueur grâce aux collections. On comprend que cette gestion des restes soit alors accolée à l’image du musée, trop souvent synonyme de lieu désuet, poussiéreux, de cimetière, quels que soient les efforts pour le rendre attractif, innovant, vivant, comme en témoignent nombre d’institutions aujourd’hui.

Le patrimoine immatériel lui-même rend compte par exemple de la disparition des métiers et de leur savoir-faire dans les musées de société. Si la préservation de la mémoire est la face positive du musée, sa face obscure est d’être le compagnon d’un capitalisme triomphant. Le tri et la sélection, la préservation n’est alors qu’un faire-valoir et une contrepartie à l’engloutissement du monde par ce cannibalisme planétaire. De même que les réserves naturelles peuvent être vues comme de maigres contreparties à la dévastation généralisée du reste du monde. La logique des zones et secteurs sauvegardés dans le champ du patrimoine, des parcs naturels pour l’environnement, ou des musées de savoir-faire ou d’objets dans le secteur muséal, n’est que la maigre compensation d’un processus plus global.
Une image inversée. Ainsi le musée cannibale que le Musée d’Ethnographie de Neuchâtel [2] a décrit, pour rendre compte de la captation et de l’accaparement par le musée des biens du monde, peut se voir aussi comme la représentation emblématique d’un capitalisme industriel, économique et financier à l’échelle de la planète.

Dès lors, quel avenir pour le musée à l’ère de l’anthropocène ? S’il s’agit de réinventer la société pour qu’elle ne soit plus destructrice, de relations sociales, de relations environnementales, prédatrice des ressources naturelles comme des relations humaines, tout semble à reconstruire, des modes de production aux modes de consommation, de la thésaurisation aux ré-usages, et surtout aux relations sociales qui émanent d’un imaginaire individuel et collectif, dans lesquels l’Autre n’est pas réduit à un ailleurs exotique, une altérité radicale qu’il faudrait capter, exploiter et soumettre, qu’il soit indigène, naturel, ou non-humain. Il faut viser au contraire à une reconnaissance de l’Autre en soi, de son irrémédiable hybridité. Une théorie du Queer dans le registre de l’humanité genrée, de la transidentité en matière de cultures humaines, du non-spécisme dans un dépassement nature-culture, pour viser à une approche holistique de la vie.
Repenser les fondamentaux de la civilisation occidentale donne le vertige. Comment ces nouvelles approches peuvent-elles s’incarner dans de nouvelles formes muséales, dans la mesure où celles-ci devraient survivre à l’effondrement en cours des sociétés telles qu’on les a connues durant deux siècles ?

Sans doute le musée peut-il trouver sa raison d’être en étant un accompagnateur à la résilience, une aide pour des populations qui seront en proie à d’immanquables traumatismes, un activateur de ressources mises à disposition de la réinvention de soi parmi les autres. Lieu du bien-être et de l’épanouissement personnel dans une société appelée à décroitre et à réduire son activité de consommation, le musée est bien placé pour être un lieu de production sociale, et peut-être même de thérapie. Les ateliers créatifs, les Workshops et les appels à contribution et participation se sont multipliés et diversifies ces dernières années, s’ajoutant aux formes plus classiques du musée lieu d’apprentissage. Le temps libéré par la production – consommation peut être réinvesti en temps d’émancipation et d’émergence de nouvelles relations sociales. Fertiliser la joie comme vecteur de la puissance d’agir, pour citer Spinoza, il s’agit de contrer « l’extinction de l’expérience » [3]. En cela on peut imaginer le musée de demain, comme post-capitaliste, décroissant, davantage préoccupé à être un lieu d’enrichissement en relations humaines et un vecteur de nouvelles formes créatrices que d’être un lieu d’accumulation de biens et de collections.

Ceci signifie sans doute travailler pour le local et ses communautés davantage que pour un tourisme international, inventer des économies souples, réactives, peu gourmandes en moyens, pour une sobriété heureuse, tourner le dos au mécénat construit sur des capitaux contraires au développement éthique et soutenable, réinvestir davantage dans les moyens humains que dans les technologies. Penser moins en terme de programme que d’adaptabilité aux opportunités, repenser la gestion collective et partagée, voire coopérative des institutions, de leur forme de management vertical. Sans doute le mal être fréquent des professionnels, la souffrance au travail et les institutions pathologiques que l’on déplore ici et là s’en trouveraient résorbés. Mais il faut aller jusqu’à la remise en cause des principes fondamentaux des musées, à commencer par la fétichisation et la sacralisation des objets au point de les rendre inutilisables, de peut-être en revisiter les potentialités et même de les réinscrire dans le cycle de la vie humaine. Ce sont sans doute les fonctions sociales, mais aussi les métiers et les compétences des professionnels, qui devront s’adapter et se réinventer pour répondre aux exigences et aux besoins d’une société nouvelle. Depuis le temps que l’on évoque le musée lieu de vie, il va falloir s’y mettre…

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Serge Chaumier, professeur des universités, responsable du MEM (Master Expographie-Muséographie) en apprentissage, université d’Artois – http://www.formation-exposition-musee.fr/

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[1] Le potlatch (chinook : donner) est un comportement culturel, souvent sous forme de cérémonie plus ou moins formelle, basé sur le don. Le mot a été introduit en anthropologie en 1924 par Mauss et Davy (note p. 72 de l’Essai sur le don de Marcel Mauss pour origines antérieures). Cependant, Marcel Mauss l’évoque dès 1905 dans son essai sur les Inuits.

[2] Gonseth Marc Olivier, Hainard Jacques, Kaehr Roland, Le musée cannibale, 2002.

[3] Selon l’expression de Robert M. Pyle (1993), cité par Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Coll Anthropocène, Seuil, 2018.