8 mai – Les expositions entre nouveaux confins et vrais perils – Virginio Gaudenzi

 

Distances,… le nom de cette tribune est particulièrement bien choisi puisque notre quotidien est désormais régulé par la distanciation sociale, le travail à distance (pour ceux qui le peuvent) et le besoin de prendre du recul. Il sied parfaitement au muséographe – géographe qui voudrait rappeler ici que le sens premier du mot distance est métrique. Dans notre monde réel et matériel, la distance se réfère à un éloignement que l’on peut métrer.

Les professionnels de l’exposition savent bien que pour passer de l’idée au concret, il faut progresser par une formalisation successive écrite, esquissée, planifiée et finalement métrée. A l’heure du virtuel triomphant, il n’est pas inutile de rappeler que le mètre reste la mesure référence et que la pandémie actuelle l’impose même comme indice de sécurité entre les humains.

1 m, 1 km, 100 km, 1 000 km

La dynamique virale n’a pas seulement mis à l’arrêt la moitié de la population mondiale, elle a emboîté nos vies dans une sorte de tupperware spatial, avec le mètre de distance comme brique élémentaire qui devient le km oxygène autour du domicile, puis 100 km pour séparer les espaces verts des zones rouges et enfin 1 000 km pour un été résolument hexagonal. Notre espace vécu est compacté et borné. C’est l’heure de la sédentarité obligatoire avec l’immobilité pour étendard et l’immatérialité pour antidote !

Les nouveaux confins du musée

Fermé dès les premières heures du confinement, le musée vide de visiteurs continue à fonctionner mais lui aussi dans un huis clos sans spectateur. Il est replié entre ses murs. Il redevient un lieu bâti délimité qui conserve et gère ses trésors .

Dans ce contexte inédit, un paradoxe apparaît : si le confinement nous endigue dans un périmètre métré, il nous ouvre aussi le vaste espace réticulaire du monde virtuel. Le nouveau musée urbi et orbi se déploie hors sol pour toucher les citoyens chez eux et démocratiser l’accès à culture. Il s’agit désormais d’amplifier les offres numériques et de créer des visites virtuelles. L’explosion des consultations en ligne semble conforter ce mouvement qui permet au musée de poursuivre sa mission de médiation par une offre distanciée et gratuite.

On peut dès lors se questionner sur le devenir des expositions matérielles quand les expositions virtuelles se multiplient avec des versions plus ou moins immersives et pédagogiques. Surtout, quelles seront les incidences de ce mouvement sur les métiers de l’exposition car les concepteurs d’aujourd’hui sont des Homo faber, quand les spécialistes du virtuel sont des Homo numericus ?

Le musée immatériel explore des nouveaux confins. Il tisse une toile relationnelle dessinant une géographie anamorphosée de son audience.

Mais, le doigté du clic va-t-il détrôner le besoin du mètre ?

Saison des petites jauges et de la proximité

Des modalités nouvelles vont émerger et modifier les fonctionnements d’exploitation pour les uns et les pratiques de visite pour les autres. Avec une certitude néanmoins : la distance physique va devenir la règle et le mètre distance reprendre sa primauté.

Probablement les musées vont inciter aux pré-réservations pour mieux emboîter et étaler les flux même amoindris de visiteurs, réguler les circulations et contrôler les distances in situ. Les petites jauges vont être recherchées et tant pis pour les chiffres de fréquentation, l’important est désormais de sécuriser la visite pour tous.

Les pratiques de visite s’en trouveront impactées puisque, sans nul doute, un circuit imposé par une muséographie linéaire sera préférable à une organisation libre laissant à chacun la possibilité de construire son parcours.

La ligne droite narrative plus sécure que la boucle itérative ?

Avec les restrictions de transport, l’isochrone va se contracter pour replier le musée sur un public familier dans le cadre “des vacances près de chez nous “. Un été de proximité, au sein de l’oekoumène local avec son patrimoine naturel et bâti, ses sites et ses musées. Les petits musées (quels sont-ils d’ailleurs ?), interprètes de leur territoire, vont-ils retrouver de l’attractivité ? Ils rouvrent en premier, nous dit-on, car ils sont mieux adaptés aux petites jauges de visiteurs (désormais un avantage) en proposant une offre classique mais sûre.

Une muséographie sans contact

Evidemment, il nous sera demandé de revenir au plaisir des yeux en valorisant les présentations statiques, en imposant le Ne pas toucher afin d’éviter le recours au tactile, à l’interactif, au participatif. Qu’en sera-t-il pour la démarche de main à la pâte si chère aux médiateurs scientifiques ?

Sans aucun doute, faudra-il favoriser les modes de visite individuels ou par petites grappes, préférer le DIY (do it yourself) au faire à plusieurs, aux co-constructions pourtant en vogue. Le mode solo plutôt que la pratique plurielle.

Il est probable que la préparation des futurs projets sera contaminée par ces nouvelles normes afin d’imposer des installations plus espacées et sans contact. Gageons que, malgré la tentation des recettes passéïstes, l’esprit créatif des concepteurs saura appliquer des solutions novatrices sur les supports traditionnels pour promouvoir une muséographie palimpseste.

Des mises en oeuvre modifiées

D’ores et déjà, les services de terrain alertent sur les risques préventifs de la phase exécutive des projets.

Les prestataires affrontent une situation économique dramatique mettant leur activité en péril. Dans un milieu clairsemé, il sera plus compliqué de respecter les calendriers et les plans de charge car un phénomène d’embouteillage risque de se produire dès la reprise.

Une difficulté d’approvisionnement est perceptible. Cette situation va d’ailleurs pénaliser les projets qui s’inscrivent dans une démarche éco-responsable fondée sur la récupération des matériaux, source en partie tarie du fait de la mise à l’arrêt des projets.

Le référentiel des prix va changer avec pour conséquence une élévation des coûts par les incertitudes de l’approvisonnement et le renchérissement sensible des transports.

De même, le déroulement des chantiers va devenir plus complexe et plus encadré. Leur durée devrait s’allonger nécessitant l’adaptation des plannings prévisionnels.

Un écosystème en péril

Avec beaucoup d’énergie, les musées se lancent dans un aggiornamento pour revisiter leur stratégie et réajuster leur programmation pour les années à venir.

Il est réaliste d’anticiper des répercussions sur la politique des expositions quand les moyens financiers viennent à baisser et l’impact public atténué par les petites jauges.

Pourquoi produire des expositions coûteuses si leur fréquentation doit être écrétée ? N’est-il pas préférable de réduire leur nombre pour allonger leur durée d’exploitation afin d’équilibrer les retombées avec les charges humaines et financières ? Il faudrait alors revoir le rôle locomotive de l’exposition et son modèle économique.

Au-delà des réflexions menées dans tous les musées pour affronter cette situation exceptionnelle, il est un fait peu évoqué jusqu’à présent que je voudrais relayer ici.

Depuis des décennies, l’image des musées a été réévaluée par la production d’expositions ayant créé l’événement. Beaucoup d’institutions affichent des résultats de fréquentation en nette progresssion grâce à l’audience obtenue par des expositions spectaculaires qui aiguisent l’intérêt du grand public et tirent la fréquentation vers le haut. Un véritable écosystème de l’exposition associant savoirs et savoir-faire s’est développé. L’exposition est une oeuvre enrichie de collaborations qui fait appel à de nombreux métiers. Or, le contexte actuel met en péril les plus fragiles. Dans le microcosme culturel, les acteurs de l’exposition font des métiers de l’ombre, contrairement aux collègues du spectacle vivant, de la musique ou du cinéma. Comment ces agences, ces petites entreprises, ces collectifs de concepteurs, ces prestataires indépendants, …vont-ils surmonter cette crise ? Dans un univers muséal qui lui-même va affronter des difficultés financières, être tenté par un repli stratégique sur ses fonctions premières, réorienter les investissements sur des opérations durables.

Ces professionnels ont saisi le danger et réagissent avec célérité. Ils se sont regroupés pour créer la première fédération des métiers de l’exposition XPO. Elle réunit une majorité de scénographes, muséographes, concepteurs lumières, producteurs d’expériences numériques…Ils viennent de publier une tribune pour constater l’oubli de leurs métiers dans le plan culture du gouvernement. Ils proposent la création d’un Centre national des Expositions à l’instar de ce qui a été fait pour la musique ou le cinéma. Ils demandent également d’être activement associés dans une grande réflexion collective de tous les acteurs, dans et hors des institutions, sur le le rôle des musées et de l’exposition dans le monde de demain.

Au-delà des circonstances actuelles, cette initiative mérite d’être soutenue parce qu’elle provient du même écosytème. On ne peut pas flatter la résilience des uns sans partager la résistance des autres.

Virginio Gaudenzi, Responsable des expositions, Musée de l’Homme, Muséum national d’Histoire naturelle