9 mai – Les musées nord-américains si loin, si près… – Anik Meunier

 

Au Canada et aux USA, la fermeture des équipements a contraint les amateurs de culture à abandonner, malgré eux, les musées. Depuis déjà quelques années, les musées sont plus que jamais tournés vers l’extérieur plutôt que centrés sur eux-mêmes. Précisons. Les actions dites hors les murs qui tentent de rejoindre des personnes qui n’auraient pas spontanément pensé se rendre dans une institution muséale pullulent. Les musées s’occupent de ce qu’il est convenu d’appeler les non-publics, ou encore, les publics empêchés. Sans entrer dans le détail, rappelons simplement que ces actions répondent aux politiques de démocratisation de la culture initiées dans les années 1960, un peu partout en Occident. Certains affirment que les musées sont ainsi plus inclusifs. D’autres vont jusqu’à prétendre qu’ils se sont rapprochés de leurs différentes communautés. En tentant de ne laisser aucun citoyen de côté, ils vont jusqu’à endosser un rôle social qu’on leur reconnait dorénavant.

En ces temps de pandémie mondiale, les musées ne peuvent cependant plus aller librement à la rencontre de leurs visiteurs et investir les espaces publics de leurs actions. Mais, comment les musées, eux aussi aux prises avec le syndrome du Covid-19, sont-ils à même de garder un contact privilégié avec leurs publics qu’ils ont, depuis si longtemps, choyés et cultivés ? Mon propos m’amène à porter une attention particulière aux initiatives que les musées adoptent en ces temps de crise.

Le travail lié aux collections est singulier et exerce la plupart du temps une sorte de fascination. Le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) permet ainsi au public à la maison d’assister en direct à la rénovation d’un chef d’œuvre. Patrick Gauthier, assistant restaurateur en art contemporain du MBAC, est filmé tandis qu’il remet à neuf Whatif/Twilight (2008) un tableau de l’artiste canadien Ron Moppett. Il explique que l’œuvre qui était entreposée à l’extérieur du musée a été submergée lors d’une inondation des réserves. Il raconte qu’à l’arrivée du tableau dans son atelier, il a documenté la condition de l’œuvre et remarqué une fine boue qui recouvrait sa surface. Il montre ensuite comment les différentes étapes de la restauration complète de l’œuvre ont été réalisées. Le restaurateur évoque son enchantement quand enfin la toile a été ré-accrochée. Verticale, elle n’est plus la même : il ne l’avait vue que déployée sur une surface horizontale pendant les longues heures de son travail.

Chef de la restauration du Musée des beaux-arts de Montréal, Richard Gagnier, comme d’autres de ses collègues, propose d’amener les visiteurs « dans les coulisses du MBAM » afin de rencontrer, à distance, des gens passionnés. Confiné comme tout le monde, il travaille de chez lui où il répond aux questions postées sur la plateforme Instagram du musée. Il convie les visiteurs à regarder de plus près des œuvres qui ont été restaurées par les membres de son service. Parmi celles-ci, Le Sacrifice d’Abraham, chef d’œuvre monumental de Valentin Boulogne (1591-1632), est montré sous un autre angle afin de découvrir et de comprendre le tableau autrement. Des siècles d’usure et des restaurations médiocres avaient compromis l’aspect et la lisibilité de la peinture. L’approche de restauration, pleine de retenue et finesse, a rendu à la couche picturale son aspect non finito. Le travail de réhabilitation qui a su retrouver sous les zones abîmées l’état d’origine du tableau a permis de renouveler la lisibilité de l’œuvre. Aujourd’hui, chacun peut découvrir l’aspect inachevé de la composition.

Depuis des années déjà, de nombreux musées partagent leurs collections en ligne. En valorisant ainsi le patrimoine, les collections sont accessibles à chaque instant indépendamment des heures d’ouverture. Megan O’Neil, conservatrice associée des arts des anciennes Amériques du plus grand musée d’art de Los Angeles, le Los Angeles County Museum of art (LACMA), organise des visites en direct de ses collections. Elle accompagne les visiteurs dans une exposition virtuelle « Ville et cosmos : les arts de Teotihuacan ».

Le Musée national de Pékin amène le public assis dans le confort de son foyer au cœur d’expositions virtuelles. En effet, les musées et sites du patrimoine chinois ont décidé de décupler leur offre numérique. À l’aide d’un simple clic, on accède à plus d’une centaine d’expositions en ligne. L’expérience d’acculturation est tout simplement spectaculaire ! Certaines de ces visites sont brèves et une dizaine de minutes suffisent mais d’autres durent plus de quarante minutes.

Au van Gogh Museum d’Amsterdam, Axel Rüger, ancien directeur du Musée, invite dans une captation vidéo les visiteurs à voyager à travers le monde − et le temps. Il réunit cinq des sept tableaux où le motif des Tournesols peints par l’artiste à Arles, en 1888, apparait. À partir d’Amsterdam où l’un des tableaux est exposé, Axel Rüger présente les œuvres de l’artiste qui se trouvent à la National Gallery de Londres (Angleterre), à la Neue Pinakothek de Munich (Allemagne), au Musée d’art de Philadelphie (États-Unis) et au Musée d’art Sompo de Tokyo (Japon). Ainsi rapprochées, ces peintures montrent comment van Gogh a tiré parti d’un modeste motif, rendu sans pareil par l’emploi d’un large spectre de jaunes, contemporain de l’invention de nouveaux colorants.

Fidèle à son engagement citoyen, le Musée de la civilisation à Québec a imaginé un projet collaboratif. Il invite les habitants à partager leurs chroniques de confinement et leurs points de vue sur cette situation inédite : « Transmettez-nous vos photos, vos écrits et vos anecdotes ». Ces productions seront non seulement documentées mais aussi valorisées. Le Musée Mc Cord, au cœur de Montréal, avec le projet Cadrer le quotidien souhaite rassembler les histoires de confinement et diffuser cette période de vie particulière en invitant les citoyens à acheminer leurs récits photographiques. Le musée d’art de Joliette (MAJ), situé dans la région de Lanaudière et l’un des plus réputés du Canada, a inventé une plateforme participative Musée en quarantaine pour rejoindre ses visiteurs en temps de confinement. Depuis chez eux, les gens sont invités à réaliser une œuvre (photo, vidéo, dessin, gravure, sculpture, installation, autre) qui sera diffusée sous la forme d’une exposition virtuelle hebdomadaire. Selon le format d’un atelier de création artistique, leur contribution est réalisée à partir d’un thème dévoilé à chaque semaine : l’abstraction, art et science, la force de la nature, art et littérature, identité nationale, portraits de distanciation et en cette sixième semaine de confinement art et politique. Cette démarche vise à permettre à la communauté de rester en contact. Elle est également proposée aux élèves dans le but de travailler des compétences du programme de formation de l’école québécoise (PFEQ) notamment en arts plastiques et en français. Ne l’oublions pas, il n’y a pas que les musées qui sont fermés, les écoles aussi et les enfants, par conséquent, reclus. En plus de ses productions habituelles, le MAJ a développé une trousse éducative numérique mise à la disposition des parents et des éducateurs de même qu’une « trousse ainés » spécifique pour eux en période de pandémie.

Le Metropolitain Museum (MET) de New York célèbre cette année ses 150 ans d’existence. Actuellement fermé, il a cependant trouvé le moyen de continuer sa vocation culturelle. Comment rejoindre dans ce contexte les usagers habituels de ses espaces ? Le MET convie ses visiteurs à chaque mercredi midi pour l’heure du conte. Cette activité s’adresse aux familles et aux enfants de 18 mois à 6 ans. L’heure du conte permet aux visiteurs de se réfugier virtuellement, pour un temps, dans le musée pour y trouver calme, paix et sérénité. Le musée est un lieu hors du monde qui renvoie à la beauté. La diffusion des œuvres en ligne, même accompagnée d’une fable habilement narrée, réussit-elle à émouvoir ? Offre-t-elle un moment tranquille pour s’échapper du quotidien d’une vie confinée ? Les mélomanes prétendent que l’écoute d’un concert en ligne ne procure pas les mêmes sensations qu’une prestation d’un orchestre en direct. Il en est certainement de même pour la visite d’une exposition en salle plutôt que virtuelle. Le contact direct avec toute forme de culture quelle qu’elle soit sait émouvoir davantage que son reflet à l’écran. Il s’agit assurément d’une toute autre expérience.

Face à l’adversité, je remarque que les musées redoublent d’efforts pour proposer une programmation renouvelée et adaptée au contexte de la pandémie. Mon tour d’horizon relève quelques initiatives et montre que les musées s’engagent et se réinventent, en tout ou en partie, selon les possibilités de leurs milieux et la disponibilité de leurs ressources. J’ai évidemment choisi des actions qui renvoient directement à leurs trois missions. Elles concernent les collections, leur conservation, la médiation. On perçoit avant tout, dans mon panorama subjectif, la détermination des musées de continuer à inscrire la vocation sociale au cœur de leur mission. Briser l’isolement, aller en direction des citoyens, rendre les ressources accessibles, proposer la gratuité en ligne, diffuser la connaissance, expliquer les métiers du musée. Dans un grand élan de générosité, la transmission de la culture et du patrimoine semble continuer à se faire en dépit d’un contexte difficile.

Si l’on critique parfois les musées de ne pas être aussi inclusifs qu’ils le devraient, ou qu’on les accuse de ne pas assez contribuer à la démocratisation culturelle, il est difficile de ne pas apercevoir la qualité de leurs efforts de maintenir un lien avec leurs publics. Au moment où plusieurs pays envisagent la perspective d’un déconfinement graduel, se dessine aussi la réouverture du musée. Parions que le public redécouvrira que faire une expo avec ses amis dans un vrai musée est un plaisir sans égal.

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Anik Meunier, professeure titulaire en muséologie et éducation et directrice du groupe de recherche sur l’éducation et les musées (GREM) de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).